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L’Express, 29 décembre 1955, pp. 8-9.
L’Express, 29 décembre 1955, pp. 8-9.
Dans le même numéro

Guerre d'Algérie, une odyssée de la mémoire

novembre 2018

Revenir sur les périodes sombres de son passé n’est pas chose aisée pour un pays, c’est pourtant ce à quoi s’est résolu Emmanuel Macron, né 15 ans après la fin de la guerre d’Algérie, en reconnaissant la responsabilité de l’État dans la mort du jeune mathématicien français Maurice Audin.

C’est par une lettre remise en main propre, et non par un discours solennel (à la façon de Jacques Chirac le 16 juillet 1995[1]) que le président de la République a reconnu, le 13 septembre dernier, la responsabilité de l’État dans la mort du jeune mathématicien français Maurice Audin. Assistant à la faculté d’Alger, membre du Parti communiste algérien, il avait été arrêté dans la nuit du 11 juin 1957 par l’armée française. Filmée dans l’intimité du salon de sa veuve, Josette Audin, cette reconnaissance amorce un « travail de vérité » pour reprendre les mots du président. Mais, au-delà du sort d’un militant anticolonialiste et de l’aveu officiel d’un mensonge d’État, déjà reconnu en privé par François Hollande quatre ans auparavant, c’est le système «  arrestation-détention  », légalement institué avec les pouvoirs spéciaux donnés par le Parlement à l’Armée en 1956, qui est dénoncé et c’est pour tous les disparus ­d’Algérie qu’est annoncée l’ouverture des archives[2]. Les archives peuvent également intéresser d’autres victimes de la guerre, en particulier les harkis. Ces derniers ont fait l’objet de ­l’attention présidentielle, quelques jours après. Des titres honorifiques ont été décernés à plusieurs membres de leur communauté et un fonds d’entraide de quarante millions d’euros a été mis en place. Enfin, le président a accordé aux appelés déployés dans le cadre des accords d’Évian le même régime que les anciens combattants. Ainsi, en prenant garde de ne tomber ni dans le registre accusatoire ni dans celui de la repentance, et par une série d’actes et d’annonces bénéficiant à tous les «  camps  », le chef de l’État tente de revenir sans brusquerie sur un passé encore largement refoulé, confiant que, s’il n’est pas sans embûche, le chemin est désormais possible.

Que cette « odyssée » – l’odyssée de l’esprit de pardon, dirait Ricœur – commence avec Maurice Audin n’est pas surprenant. Son épouse et sa fille Michèle ne s’étaient jamais résolues à voir « l’affaire » enterrée en 1962 par une ordonnance de non-lieu et par la loi d’amnistie[3]. Leur combat avait été très vite relayé publiquement, en particulier par la création en 1957 d’un comité Audin. Si nombreux sont ceux qui ignoraient qui il était (Macron lui-même avant son élection), sa mémoire était restée vive jusqu’à nos jours (notamment au travers d’un prix de mathématique portant son nom, qui est à l’origine de l’engagement de Cédric Villani en sa faveur). Parmi les intellectuels réclamant la vérité, Pierre Vidal-Naquet, cité dans la déclaration présidentielle, montra très vite les incohérences de la version officielle de « l’évasion[4] ». Les circonstances de sa fin tragique demeurent cependant mystérieuses, son corps n’ayant jamais été retrouvé : une séance de torture fatale ? Une exécution par étranglement, par balle ou, comme l’a prétendu le général Aussaresses, au couteau ? Sur ce point précis, les archives d’État ont besoin d’être complétées par les archives personnelles des responsables de cette époque, comme celles du général Massu (que sa veuve se refuse pour l’instant à dévoiler).

Cette annonce est l’aboutissement d’un travail de recherche qui a, depuis longtemps déjà, largement prouvé et documenté la place centrale que le système tortionnaire avait occupée mais qu’il n’était pas parvenu à faire reconnaître au niveau politique[5]. Ce long déni s’explique par le fait que de nombreux responsables politiques, aussi bien à gauche qu’à droite, ont soutenu, voire participé, à ces opérations « contre-insurrectionnelles ». La frilosité des autres, la crainte de faire hurler la grande muette ou de raviver les accusations et les rancœurs au sein de la société ont fini de sceller le couvercle. D’où ce décalage prolongé et devenu intenable entre vérité historique et vérité officielle. « Il y avait un mensonge, et ce mensonge-là a disparu », se félicite Raphaëlle Branche[6].

Le réexamen du passé appelé de ses vœux par le président va plus loin qu’un simple examen de conscience collectif. Il ne concerne pas seulement la « génération algérienne » qui est née « à la politique et restera marquée à vie par cette guerre [7] ». Mais pour nous qui, à l’instar de Macron (né en 1977), n’avons pas vécu cette époque, qu’avons-nous à en attendre ? Le dépassement de cette « infra-mémoire [8] » des guerres coloniales qui empoisonne encore bien des familles, dans laquelle on voit un ferment du malaise des banlieues et le ressort de violences plus contemporaines ? Sans doute, mais aussi une source d’encouragement pour d’autres batailles. Il aura fallu une cinquantaine d’années pour la reconnaissance officielle de la responsabilité française dans la déportation d’une partie de ses ressortissants juifs, une soixantaine pour celle dans la systématisation de la torture en Algérie. Combien pour faire toute la lumière sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda ?

La question de la torture est revenue gangréner
nos sociétés, affolées
et meurtries par l’horreur djihadiste.

Ajoutons un autre enjeu crucial, directement lié au temps que nous traversons. La question de la torture est revenue gangréner nos sociétés, affolées et meurtries par l’horreur djihadiste. La Pologne, la Roumanie et la Lituanie ont prêté leur concours au programme de prisons secrètes de la Cia entre 2002 et 2005. L’actuel président des États-Unis, Donald Trump, a publiquement fait l’éloge de la simulation de noyade (waterboarding) comme une technique efficace. Cette propension à penser qu’au « paroxysme du terrorisme » doit répondre « le paroxysme de la répression » comme un « mal nécessaire » est confortée par ceux qui affirment que ce serait un « ana­chronisme » moral de condamner le recours à la torture en Algérie. Guy Pervillé, après avoir rappelé la « victoire des parachutistes » à Alger, ­s’interroge : « À la guerre, la fin justifie-t-elle les moyens [9]? » L’Algérie nous a prouvé que, si la France a perdu la guerre, ce n’était pas en dépit des méthodes répressives utilisées mais en grande partie à cause d’elles. La torture et les crimes qui l’ont accompagnée (exécutions extrajudiciaires et viols) ont renforcé le camp de l’indépendance et divisé la société française ; ils ont traumatisé non seulement leurs victimes mais un grand nombre des appelés français et ont durablement endommagé les relations entre nos deux pays. Il ne suffit pas de prétendre « recontextualiser » le conflit pour disqualifier un prétendu « procès moral rétrospectif ». Comme le montrent les articles publiés à l’époque dans la revue Esprit, ce procès moral a été conduit au moment même où l’armée française dévoyait sa mission protectrice. De plus, cette condamnation n’a pas été que morale, mais s’est appuyée sur la défense d’une politique de pacification alternative. En vain. Comme le constatait Jacques Germonprez : « L’enchaînement des actions et des réactions, des exactions, des violences est donc inhérent à cette situation (“cela est nécessaire” déclarent, sans vergogne, les adeptes méthodiques de la torture). Mais aussi, cet enchaînement a sa source dans l’absence d’objectifs et de buts avoués, dans la carence totale de probité politique de nos dirigeants et, par conséquent, de ceux qui les acceptent [10]. » Amère mémoire et amères leçons que l’on devrait ­s’efforcer de ne pas oublier.

 

 

[1] - Pour reconnaître la «  faute collective  » de la France dans la rafle des juifs regroupés au Vel’ d’Hiv.

 

[2] - Il y a un an, l’historien Fabrice Recupeti avait déjà exhumé du fonds national d’outre-mer une partie du fichier de la préfecture d’Alger répertoriant d’autres cas de torture et de disparition entre janvier et septembre 1957. Voir son site «  Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers  » sur www.1000autres.org.

 

[3] - Voir le livre émouvant que la fille a consacré à son père : Michèle Audin, Une vie brève, Paris, Gallimard, 2013.

 

[4] - Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin, Paris, Minuit, 1958, (rééd. augmentée en 1989).

 

[5] - Cette réalité refoulée, Esprit l’avait aussi, dès 1947, amplement décrite et dénoncée grâce, entre autres, à André Mandouze, Henri-Irénée Marrou, Jean-Marie Domenach, Paul Thibaud, et des proches de la revue (Francis Jeanson, Pierre Vidal-Naquet, Jean Daniel, Mostefa Lacheraf…). La publication de témoignages d’insoumis et du Groupement des rappelés et maintenus d’Afrique du Nord, ou encore d’écrivains algériens, complète un ensemble mémorable de textes dont une sélection a été rassemblée par Joël Roman dans Esprit. Écrire contre la guerre d’Algérie (Paris, Hachette, 2002). Entre 1947 et 1962, pas moins de deux cent trente articles ont été consacrés à l’Algérie dans la revue. C’est dire la place qu’a représentée dans son histoire cette guerre (terme clairement utilisé comme titre d’un dossier de novembre 1955 : «  Arrêtons la guerre d’Algérie  »). Dans La Saga des intellectuels français (Paris, Gallimard, 2018), François Dosse restitue cette «  tierce voie  » (on pourrait dire cette «  tierce voix  » entre la gauche compromise et la gauche révolutionnaire) qu’a ouverte Esprit dans le débat. Ni uniformisée ni isolée par ses désaccords sur les appels à l’insoumission ou l’aide au Fln, Esprit a soutenu la désobéissance civile tout en veillant à nourrir une contestation résolument démocratique afin de ne pas aggraver les effets délétères de la guerre en métropole et au sein même de la société française. Une corrosion sociale et politique sous-estimée dont les manifestations interdites ou réprimées, la censure de films et de livres, les saisies de revues, les inculpations d’écrivains et d’éditeurs pour «  atteinte à la sûreté de l’État  », le harcèlement policier et les attaques de l’Oas (qui n’épargnèrent pas Ricœur et la communauté personnaliste de Châtenay) ne représentent que la partie la plus visible. «  Parlons clair : dans ce conflit algérien, qu’on ne peut pas séparer des actes qui le constituent, nous nous détruisons nous-mêmes.  » (Jacques Germonprez, évoquant les actes de torture, dans Esprit, «  Une jeunesse en guerre  », mai 1958).

 

[6] - Le Monde, 14 septembre 2018. Voir Raphaëlle Branche, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Paris, Gallimard, 2001.

 

[7] - François Dosse, La Saga des intellectuels français 1944-1989, Tome I, Paris, Gallimard, p. 336.

 

[8] - Voir le dossier «  Hantés par la mémoire  », Esprit, octobre 2017 et Karima Lazali, Le Trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, Paris, La Découverte, 2018.

 

[9] - Le Figaro, 14 septembre 2018. Voir Guy Pervillé, Une histoire iconoclaste de la Guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, à paraître en 2018.

 

[10] - J. Germonprez, «  Une jeunesse en guerre  », art. cité.

 

Joël Hubrecht

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Responsable de Programme (Justice pénale internationale / Justice transitionnelle) à l'Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Membre du Comité Syrie-Europe après Alep. Enseigner l'histoire et la prévention des génocides: peut-on prévenir les crimes contre l'humanité ? (Hachette, 2009). …

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