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 Joe Biden, photo de Gage Skidmore, (CC BY-SA 2.0)  via Flickr
Joe Biden, photo de Gage Skidmore, (CC BY-SA 2.0) via Flickr
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Biden et l’ombre de Trump

juil./août 2021

Sur de nombreuses questions, comme le système d’assurance maladie, l’immigration ou les accords sur le climat, Joe Biden prend le contrepied de son prédécesseur. Mais l’ombre de Trump se fait encore sentir, dans la relation des États-Unis avec la Chine et dans l’évolution délétère du Parti républicain.

Comment succéder à Donald Trump ? Joe Biden fut le candidat de la rupture complète avec le trumpisme. Son pari semble réussi : sur de nombreux dossiers, avec un rare empressement, le nouveau président prend le contrepied de son prédécesseur. Mais la politique et la société états-uniennes continuent à suivre une trajectoire que Trump a largement contribué à infléchir – et que le nouveau président ne saurait négliger.

Réparer les dégâts

Le bilan des cinq premiers mois de l’administration Biden est déjà impressionnant. Toutefois, l’acharnement avec lequel le président met en œuvre son programme est une conséquence des circonstances dans lesquelles il a accédé au pouvoir. Ses premiers objectifs ont consisté à réparer les dégâts causés par Trump. Dans les semaines suivant son investiture, Joe Biden a signé des dizaines de décrets présidentiels renversant les décisions de son prédécesseur. Ainsi, il a levé les contraintes que Trump avait fait peser sur le système d’assurance maladie (Affordable Care Act), législation phare de l’administration Obama honnie par les Républicains, il a suspendu les restrictions sur le recrutement des transgenres dans les forces armées et il a annulé les interdictions d’entrée sur le territoire imposées aux ressortissants de certains pays musulmans. De plus, Biden a réintégré les États-Unis dans les accords de Paris. Ainsi, une part non négligeable de l’énergie du nouveau président a été consacrée à renverser les décisions de Trump.

Le traumatisme que fut la présidence de Trump pour la gauche américaine a clairement marqué Biden, comme en témoigne le sens de l’urgence qui anime ses efforts et qui motive son ambitieux programme législatif. Sous son impulsion, le Congrès a adopté un plan de relance (American Rescue Plan) de 1 900 milliards de dollars. En plus d’un financement supplémentaire pour des mesures de santé publique liées à la crise de la Covid-19, la loi tente d’atténuer les effets économiques de la pandémie, notamment en protégeant les Américains les plus vulnérables (extension des indemnités de chômage, augmentation de l’aide alimentaire pour les ménages les plus modestes). Biden a également proposé un plan massif d’investissements dans les infrastructures. Un premier projet de loi (American Jobs Plan), de facture classique, propose un investissement de 1 700 milliards de dollars. Si son but principal est de réparer des infrastructures nationales reconnues comme vétustes (ponts, routes, transports en commun), son objectif plus général est de préparer l’économie américaine à la concurrence internationale de l’avenir – en particulier avec la Chine – en y associant d’importants dispositifs écologiques et la lutte contre les inégalités raciales. Un second projet de loi (American Families Plan), porte sur le capital humain plutôt que sur l’infrastructure physique. S’il est, lui aussi, justifié par la nécessité de préparer la concurrence de demain, il comporte des mesures de progrès social d’inspiration sociale-démocrate : la gratuité des deux premières années d’études universitaires, l’école maternelle pour tous et des congés payés au niveau national.

L’ombre de Trump

La détermination manifestée par Biden, ainsi que le rôle primordial qu’il accorde à l’intervention étatique, invite à des comparaisons avec le New Deal et les mythiques « cent jours » du président Franklin D. Roosevelt. Mais ces rapprochements minimisent l’importance de l’ombre de Donald Trump dans les calculs du président actuel.

Depuis longtemps, la gauche américaine a reproché aux présidents démocrates récents (Clinton, Obama) leur ralliement à une sorte de néolibéralisme soft. Pour certains, ce sont précisément ces politiques (ainsi que le néolibéralisme nettement plus dur épousé par les Républicains) qui expliquent la grande révolte populiste de 2016 – même si les soucis exprimés par ce soulèvement ont finalement peu pesé sur la politique de Trump. Sans mettre en cause la logique du marché, Biden, avec son programme législatif, adresse à cet électorat un « Je vous ai compris ». Rappelons que Biden l’a emporté dans les trois États de la Rust Belt que Hillary Clinton avait perdus (Michigan, Wisconsin et Pennsylvanie). Il a également renoué le dialogue avec les syndicats et le mouvement ouvrier. Il cherche ainsi à reconquérir l’électorat populaire sur la droite, contribuant à une certaine « gauchisation » du Parti démocrate.

Sur d’autres dossiers aussi, Biden affiche une continuité avec son prédécesseur, notamment dans les domaines de la politique étrangère et de la sécurité. Pour le moment, il a maintenu les contrôles sur les exportations vers la Chine, surtout dans le domaine technologique, introduits par l’administration Trump. Il a récemment évoqué l’une des obsessions de Trump, l’origine de la Covid-19, affirmant qu’il était favorable à une enquête destinée à éclaircir cette question. Il a également tenu des propos similaires à celui de son prédécesseur sur Taïwan. S’il a légèrement reporté la date du départ, Biden a fait sien l’accord négocié entre Trump et les talibans organisant le retrait des forces américaines d’Afghanistan. Biden a fait preuve d’une certaine hésitation sur la question de l’immigration : il a d’abord voulu maintenir les quotas introduits par Trump, avant de céder devant les protestations de son parti. Si la politique extérieure de Biden ressemble très peu à celle de Trump, Biden montre qu’il a compris les inquiétudes que certains Américains ont exprimées en votant pour les Républicains.

L’obstacle du Parti républicain

En même temps, Biden montre qu’il a tout aussi bien compris l’écœurement des Américains – de gauche, bien sûr, mais pas seulement – face à la politique de Trump. Cela explique le soin avec lequel il a composé une administration caractérisée par une diversité raciale inédite, l’empathie qu’il a manifestée envers la communauté noire lors du procès des assassins de George Floyd et la priorité accordée à l’égalité raciale dans sa politique intérieure.

Mais si Biden attaque les fondements du trumpisme, il se heurte à un obstacle majeur, le Parti républicain que Trump a façonné à son image. En effet, les Républicains limitent les marges de manœuvre dont Biden dispose au Congrès : si le nouveau président bénéficie de majorités dans les deux chambres, il n’a qu’une infime majorité au Sénat – cinquante sénateurs démocrates – augmentée par la voix de la vice-présidente Kamala Harris, contre le même nombre de sénateurs républicains. Bien que majoritaires, les Démocrates au Sénat n’ont pas, pour le moment, souhaité amender leur règlement qui requiert une majorité qualifiée de soixante voix pour la plupart des lois (filibuster). Pour son plan de relance, Biden et ses alliés au Sénat ont utilisé la stratégie de la « réconciliation », qui permet l’adoption à la majorité simple des projets de loi ayant des conséquences directement budgétaires. De plus, des sénateurs démocrates plus conservateurs, surtout s’ils viennent d’États qui ont voté majoritairement pour Trump, disposent d’un pouvoir de négociation disproportionné – c’est notamment le cas de Joe Manchin, sénateur de la Virginie occidentale. Fin mai, Biden était en discussion avec les Républicains pour les persuader de soutenir son projet d’investissement dans les infrastructures. Ses efforts risquent de se solder par un échec, obligeant les Démocrates à avoir de nouveau recours à la « réconciliation ». La polarisation politique que Trump a accentuée tout en changeant ses contours continue de constituer un obstacle de taille pour Biden, malgré les atouts que lui a apportés le scrutin de novembre 2020.

L’ère Biden se caractérise par un équilibre politique dans lequel le parti de Trump conserve un pouvoir considérable.

Enfin, les Républicains continuent de contrôler la législature et l’exécutif dans vingt-trois États (les Démocrates n’en contrôlent que quinze), ce qui leur accorde une véritable emprise politique au plan local, avec des conséquences au plan national. En particulier, certaines législatures dominées par les Républicains adoptent des lois qui tentent de limiter la participation électorale, jugée favorable aux Démocrates. L’ère Biden se caractérise ainsi par un équilibre politique dans lequel le parti de Trump conserve un pouvoir considérable.

Malgré le désir manifesté par les Démocrates de fermer définitivement la « parenthèse » Trump, cette aspiration s’avère difficile dans la pratique. Biden doit naviguer dans un paysage politique façonné par son prédécesseur et les forces politiques qui l’ont porté. Ruse de la raison (pour employer un langage dialectique) : Biden serait-il moins la négation que la relève (Aufhebung) de Trump, une nouvelle synthèse contrainte par la présidence de ce dernier ? Les premiers mois de l’administration Biden suggèrent qu’un retour au statu quo antérieur est en tout cas exclu.

Michael C. Behrent

Historien américain, spécialisé en histoire de l’Europe contemporaine et notamment en philosophie politique française.

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