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Jean-Paul Belmondo en 1960. Wikimédia
Jean-Paul Belmondo en 1960. Wikimédia
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Belmondo, le carnaval à lui tout seul

octobre 2021

La disparition de Jean-Paul Belmondo est l’occasion de revenir sur la vie et l’œuvre de cet acteur inclassable, dont on a souvent dit que la carrière comportait deux périodes. C’est mal comprendre l’art de ce comédien protéiforme, qui savait jouer et se jouer de tous les rôles.

Sacré Belmondo, on l’a beaucoup aimé avant de ne plus trop l’aimer. Pour beaucoup il y a deux Belmondo. Le premier, c’est celui d’À bout de souffle et de Pierrot le fou, le Belmondo version Godard qui voyait en lui un comédien digne de succéder à Michel Simon et à Jules Berry, le Belmondo dont François Truffaut disait qu’il était le plus grand comédien européen et qu’il pouvait jouer tous les rôles. Le second Belmondo, c’est celui qui pratique l’« échappement libre » (Échappement libre est le titre d’un film parodique où il retrouve Jean Seberg et s’envole pour Beyrouth), le Belmondo qui part à Rio ou en Chine pour sauver une fiancée ou pour échapper à la dépression. Ce Belmondo valse entre le réel et la fiction au rythme de scénarios qui lui correspondent à merveille. Belmondo est vite devenu Bebel, une bouille, un personnage truculent, un chahuteur, un aventurier, un casse-cou, un cascadeur, un séducteur impénitent. Là où Delon, le comparse et ami de Borsalino – qu’ils produisent ensemble – ne peut être que l’acteur Delon, la star qui ne cesse d’être Delon, Bebel est un comédien qui joue « à la Belmondo » mille rôles sans se prendre pour l’acteur Belmondo. Là où on le voulait anarchiste, l’envers d’un bourgeois bien né, celui qui fait un bras d’honneur au jury d’un Conservatoire de théâtre alors très académique, Bebel invente un personnage de cirque dans les comédies de Philippe de Broca – dans Cartouche, un film de cape et d’épée, il incarne un gentil brigand épris de Claudia Cardinale –, ou qui se perd dans les invraisemblables sagas de Claude Lelouch, avant de devenir son propre producteur. Bebel suit un parcours fléché, celui de L’Itinéraire d’un enfant gâté (Lelouch), un enfant gâté dont le père est dans la vie un sculpteur membre de l’Académie des beaux-arts, un enfant gâté qui a reçu après sa mort les hommages de la République dans la cour des Invalides. Tel est le second Belmondo, celui qui fait la nique à son milieu et est orfèvre en plaisanteries graveleuses sur les plateaux, mais aussi celui qui serre dans ses bras les stars féminines, à l’instar d’une Ursula Andress que l’on croyait réservée à James Bond. À ce second Belmondo, fier de son succès, les critiques de cinéma nostalgiques de Pierrot le fou vont reprocher de chercher le grand public et les honneurs… et de brader sa carrière.

Un comédien biface

Ce scénario des deux Belmondo est pourtant contestable. C’est ne pas voir qu’il y a un seul Belmondo, un Scapin à la bouille de boxeur qui finira par remonter sur scène pour jouer le Kean de Sartre et le Cyrano de Rostand. Celui qui n’a pas pris le relais de Gabin avec lequel il délire dans Un singe en hiver n’est pas seulement l’artiste légendaire des années vintage qui découvrent la liberté sexuelle, les voitures décapotables et les voyages aux quatre coins du monde, les danses sud-américaines ; il symbolise une époque où l’on veut d’autant plus s’amuser que l’on sait que le monde ne va pas au mieux et a besoin de cacher ce qui va mal.

Belmondo, c’est le carnavalesque à l’état pur, le clown qui oscille entre la comédie et la tragédie. Il n’en finit pas de faire des pieds-de-nez à tout son monde de petits et grands bourgeois sans oublier que Pierrot le fou a vite fait de perdre la raison. Il veut aller de haut en bas et de bas en haut, il veut casser la baraque tout en conservant un large public. En bon comédien carnavalesque, notre Scapin est un Protée qui se métamorphose et change de costume ou de faciès à tout bout de champ, il peut se prendre pour un grand coquin ou un paumé, pour un malin ou pour un morfalou. Il n’y a pas deux Belmondo, mais un seul Belmondo, un comédien biface qui avance sur la corde comme un funambule qui ne craint pas de se casser la figure. Flic ou voyou, voyou ou flic, il sait d’où il vient, il ne fait pas semblant de se prendre pour une petite frappe à la Depardieu. Belmondo est simultanément Pierrot le fou et Bebel, il peut se moquer de son monde de bourges mais il ne fait pas croire qu’il est un loubard.

Deux films mettent en scène ces deux Belmondo, ce sont Stavisky d’Alain Resnais et Le Voleur de Louis Malle. Stavisky repose sur un scénario projetant la lumière sur un financier qui se laisse prendre à son propre jeu, et se suicide après avoir provoqué un scandale historique. Dans Le Voleur, Belmondo joue Randal, un voleur auquel Georges Darien fait dire : « Il y a des voleurs qui prennent des précautions pour ne pas abîmer les meubles. Moi, pas. Il y en a d’autres qui remettent tout en ordre après leur visite. Moi, jamais, Je fais un sale métier, mais j’ai une excuse : je le fais salement. » Belmondo le fou aime pénétrer salement chez les siens pour casser les vitrines et éventrer les coffres-forts où ils planquent leurs trésors et leur argent.

Le rituel carnavalesque

Voilà tout Belmondo, un Pierrot le fou qui, pour ne pas sombrer dans le nihilisme, s’amuse à détrousser les bourgeois. Belmondo pratique le rituel carnavalesque à la perfection, avec ses mimiques, sa langue ironique et une mobilité corporelle inouïe : un jour il est en haut, avec les patrons, un autre jour il est en bas, avec les petits, il fait riper le haut et le bas, le bourge et le malfrat. Mais il ne fait pas semblant de s’installer en bas, Pierrot le fou met le feu à l’intérieur, il ne fait pas croire qu’il a quitté son monde, celui dont il casse les décors et les prétentions. Voilà pourquoi on l’aime : un fils de famille qui aime faire l’imbécile et qui revient au bercail après avoir fait la fête. Pourquoi s’étonner alors que la République n’ait pas rechigné à vanter Belmondo et avec lui le monde du cinéma qui a, lui aussi, écrit l’histoire du xxe siècle sur des écrans ? Il n’y a pas deux Belmondo, mais un seul, celui qui sait qu’il peut renverser les rôles et les tables, jouer l’envers et l’endroit, tout en sachant d’où il vient.

Il se jouait « à la française » de la tragédie du monde.

Belmondo aimait Le Voleur de Georges Darien ; Voyage au bout de la nuit de Céline était son autre livre de chevet. On raconte qu’il en a acheté les droits, qu’il voulait jouer Bardamu, que le populiste Michel Audiard devait rédiger les dialogues, et que Godard était pressenti pour la mise en scène. Vrai ou faux, cela ne s’est pas fait. Mais il n’y a là rien de surprenant : l’enfant gâté par la vie et soucieux de son public avait dans la tête une image pas très vintage de notre histoire du xxe siècle. S’il tourbillonnait avec sa bande du Conservatoire, avec les Marielle et les Rochefort, il ne résumait pas le monde à un spectacle futile, et il se jouait « à la française » de la tragédie du monde, celle dont les tranchées de 14 symbolisent le début du « voyage au bout de la nuit ». Il est donc bien ridicule d’ironiser sur la cérémonie des Invalides, puisque Belmondo avait cette capacité rabelaisienne et goulue d’associer Audiard et Godard, le maître du langage beauf et le prince cinéphile. Il vivait au rythme des contraires, la musique républicaine jouée en son honneur dans la cour des Invalides a sacrément dû le faire sourire.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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