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Notes de lecture

Dans le même numéro

Istanbul rive gauche. Errances urbaines et bohèmes turques (1870-1980) de Timour Muhidine et Méga Istanbul. Traversées en lisières urbaines de Yoann Morvan et Sinan Logie

mai 2020

« Ville de beauté par-dessus tout » ou « vierge veuve de mille maris », selon les poètes qui la célèbrent ou la vouent aux gémonies, chacun dans son style, Constantinople/Istanbul vient de faire l’objet de deux magnifiques ouvrages richement illustrés, le premier signé par Timour Muhidine, qui fixe le gros plan sur le quartier de Péra/Beyoglu, le second par Yoann Morvan et Sinan Logie, qui déborde la ville historique pour décrire sa brutalisation avant et surtout après l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la tête de sa municipalité en 1994.

Spécialiste de la littérature turque, Muhidine propose une histoire urbaine de la « rive gauche » de la ville, mais montre surtout comment elle est devenue, au xixe siècle, une véritable ville-monde avant de se «  dés-ottomaniser  » graduellement. À partir des années 1980, Pera et sa principale artère, la rue Istiklal, deviennent le lieu de passeggiata de centaines de milliers de personnes qui l’arpentent matin et soir sans but précis, mais perdent largement leur souffle créateur. Si les années 1980 sont marquées par un régime militaire brutal et le triomphe du néolibéralisme qu’il impose par la terreur blanche, les années 1990-2020 témoignent de l’arrivée de centaines de milliers de migrants internes ou de déplacés kurdes, puis de réfugiés d’Afrique noire, d’Afghanistan et de Syrie. Ces nouveaux habitants, parfois «  éphémères  », apportent certes leurs propres couleurs à Pera, « ville au-delà de la ville » selon son étymologie grecque, sans raviver pour autant sa pluralité ethnique et confessionnelle de jadis. Les pogroms de septembre 1955, puis les politiques répressives à l’égard de la communauté grecque restant dans les années 1960-1970, ont en effet irrémédiablement anéanti toute coexistence intercommunautaire. Quant au brassage de langues, de cultures, de manières d’être, de dire et de faire, qui résultait d’une histoire il est vrai souvent tragique (la guerre de Crimée de 1853-1856, la migration des Russes blancs au tournant des années 1920…), il n’est désormais qu’un lointain souvenir.

Muhidin décrit les liens que le Pera de la seconde moitié du xixe siècle aux années 1960 entretenait avec le monde extérieur, notamment la France. La « rive gauche » de la capitale ottomane attirait les littéraires et artistes français, mais était elle-même charmée par la «  Ville Lumière  », nombre de ses figures littéraires s’y exilant pour des raisons politiques, s’y installant par affinité ou menant une vie de «  bohème  » entre les deux. Les Mystères de Péra, une somme de près de mille pages publiée d’abord sous forme d’un roman-feuilleton, suivaient ceux de Paris dont ils étaient une sorte d’adaptation. Toujours au xixe siècle finissant, les intellectuels ottomans se jetaient sur La Vie de Jésus de Renan dans l’une des nombreuses librairies de la ville et, dans les années 1960, un circuit invisible liait le Café de Flore de Sartre aux bouquinistes des pasaj de Beyoğlu. Durant cette décennie qui témoigna de la naissance, puis de la radicalisation, de la contestation estudiantine dans les deux pays, des «  gens des lettres  » stambouliotes s’étaient largement initiés à l’existentialisme et au marxisme en passant par le français, comme ils s’étaient jetés sur les surréalistes quelques décennies plus tôt. Dans cette nouvelle phase de l’occidentalisation de la vie intellectuelle, ils étaient accompagnés des intermédiaires d’une vaste culture éclectique, comme l’inimitable Atilla Tokatli, ami de Gérard Chaliand et traducteur autant des textes de Maurice Godelier sur le « mode de production asiatique », qui firent l’effet d’une bombe dans les cercles marxistes en Turquie, que de Maxime Rodinson et son Mahomet, qui secouèrent cette fois ses milieux religieux. Avant de sombrer, ce microcosme intellectuel eut encore assez d’énergie pour donner naissance à une génération de femmes de lettres, dont Pinar Kür, auteure de Demain! Demain! et d’une thèse de littérature comparée obtenue à la Sorbonne, qui allait devenir une habituée des tribunaux turcs dans les années 1970.

Visuellement tout aussi élégant, l’ouvrage de Yoann Morvan, anthropologue, et de Sinan Logie, architecte, ne porte pas sur la modestie et la mélancolie qui avaient marqué ces littéraires d’autrefois, mais sur l’hubris des maîtres actuels de la ville, dont la mégalomanie la transforme en un assemblage de gratte-ciel et de barres d’habitation à perte de vue.

De superbes photos et cartes à l’appui, le livre a pour ambition d’« arpenter » Istanbul pour se pencher tantôt sur un «  méga  »-projet, tantôt sur un quartier ou un espace à la lisière, qui finira cependant par l’engloutir. Istanbul peut de prime abord se résumer à trois chiffres : 16 millions d’habitants, 5 343 km2, à savoir moins de 0, 7 % de la surface de la Turquie, mais 40 % de son Pib. En réalité, cependant, l’ancienne capitale s’étale verticalement autant qu’horizontalement puisqu’elle ne connaît plus aucune discontinuité avec Tekirdag en Thrace et Izmit sur la rive asiatique. La plus grande entité urbaine du pays est aussi le théâtre de ses chantiers les plus lucratifs, réunissant dans des mêmes structures une kleptocratie sans vergogne et un pouvoir politique dont « le kitsch » traduit à merveille la « névrose » (Hermann Broch), aussi inquiétante qu’elle-même inquiète.

Elle est, par ces espaces qui ne se juxtaposent pas, mixte, ethniquement et socialement. Des gated communities – ces « petites clairières » que les classes moyennes arrivistes et frustres considèrent comme le signe ultime de leur réussite, mais qui sont traversées depuis leur construction par des autoroutes et bordées des malls fortifiés sans goût ni originalité – se distinguent nettement des quartiers conservateurs et pauvres, qui vivent de la charité du pouvoir et remboursent leur dette à son égard par un vote d’allégeance. Ses villages se sont profondément transformés en seulement quelques décennies : le «  village des Albanais  » est devenu de fait un «  Kurdistan dans les Balkans  », et le «  village des Polonais  » réunit les traits d’un Disneyland et d’une commune rurale des Carpates. Et au-dessous, au-dessus, à la périphérie ou en diagonale, la ville est outragée par des ouvrages démesurés portés par la volonté d’un homme : le troisième pont sur le Bosphore, inauguré en 2015, qui s’avère déjà un gouffre financier, le troisième aéroport dont la construction, sur un site qui ne s’y prêtait guère, a coûté la vie à plusieurs centaines d’ouvriers, et bientôt un canal liant la mer Noire à Marmara, futur cauchemar urbain aux yeux de l’ensemble des sismologues.

La jadis très puritaine bourgeoisie de l’AKP qui, selon un professeur de théologie d’Ankara, a abandonné depuis de longues années les cinq piliers de l’islam au profit de trois nouveaux, masa, kasa, nisa (bureau, voiture, femme) se sent à l’aise dans cette post-urban keyif society, comme cela était déjà le cas à l’époque de Pouchkine : «  Les femmes y marchent dans les cimetières/ On y envoie les vieilles aux carrefours/ Pour introduire des hommes dans les harems, / Tandis que dort l’eunuque soudoyé1.  » Mais le maître russe de la poésie ajoutait aussitôt que «  Stamboul  » n’avait fait que s’endormir «  avant la catastrophe  ». Se réveillera-t-il avant le grand séisme, bien plus dévastateur que celui de 1997, que les spécialistes estiment inéluctable au cours de la décennie à venir ?

 

  • 1. Alexandre Pouchkine, «  Voyage à Erzeroum  » [1829], trad. par Gustave Aucouturier, dans Alexandre Griboïèdov, Michel Lermontov, Alexandre Pouchkine, Œuvres, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 1973
CNRS Éditions et Le Cavalier bleu, 2019

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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