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Notes de lecture

Dans le même numéro

Décoloniser les Antilles ?. Une histoire de l’État post-colonial (1946-1982) de Sylvain Mary

juil./août 2022

L’histoire n’est pas seulement des événements et des chiffres ; il y a derrière des hommes, ce que montre bien Sylvain Mary. Des hommes avec leurs humeurs […] et des intérêts qui s’opposent […].

Cette thèse est une histoire à la fois politique, sociale et économique des Antilles françaises, de l’après-guerre à l’avènement de François Mitterrand. La division en trois parties suit les inflexions du régime politique métropolitain (la IVe République, la République gaullienne, l’après-gaullisme) qui ne furent pas sans conséquence dans les départements d’outre-mer créés en 1946 à la place des quatre « vieilles colonies » de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de La Réunion.

Cette histoire, aux Antilles, fut plus mouvementée qu’ailleurs. En témoignent d’abord les diverses organisations indépendantistes apparues au fil des années : le Front des Antillais et Guyanais pour l’autonomie (FAGA, 1961), dissous par le gouvernement au bout de quelques mois ; l’Organisation de la jeunesse autonomiste martiniquaise (OJAM, 1962), dont cinq responsables furent inculpés pour atteinte à la sûreté de l’État ; le Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe (GONG, 1963), dont les responsables furent également déférés devant la Cour de sûreté de l’État en 1968 ; le Groupe de libération armée (GLA, 1980), dont les membres présumés seront amnistiés au moment où sera actée la suppression de cette même Cour de sûreté de l’État. En témoignent encore des explosions de violence durement réprimées : en Martinique en 1959 (trois morts), 1961 (trois morts), 1971 (un mort) et en Guadeloupe en 1967 (au moins huit morts).

La plupart de ces événements se sont déroulés sous de Gaulle, alors que de nombreux responsables considéraient que la France serait « bientôt partie » des Antilles (rapport du préfet de la Martinique, 1960). Malgré l’avis de l’état-major de la Défense nationale, en 1962, selon lequel l’indépendance des Antilles n’entraînerait aucune « perte de substance pour la France qui, au contraire, en supporte tout le poids », le gouvernement s’est efforcé de saisir le problème antillais à bras-le-corps, parfois à contre-courant de ce qu’il entreprenait dans l’Hexagone.

Au volet répressif – qui pouvait prendre la forme du rappel d’office en métropole des fonctionnaires considérés comme séditieux, l’incarcération des présumés terroristes ou la saisie outre-mer du numéro d’avril 1962 d’Esprit intitulé « Les Antilles avant qu’il ne soit trop tard », numéro par ailleurs « acheté en masse par les services de renseignement en métropole afin d’en limiter la diffusion » – se sont ajoutées un ensemble de politiques volontaristes destinées à combler le retard économique des îles. En réponse à la pression démographique, le contrôle des naissances est favorisé par les préfets, en décalage avec la politique conduite dans l’Hexagone ; l’installation des jeunes Antillais en métropole est organisée au sein du Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom, actif de 1963 à 1982) ; les allocations familiales sont inférieures à celles de la métropole (- 50 % à partir du cinquième enfant par exemple). Sur le plan économique, l’État a voulu favoriser le développement de la petite propriété agricole (alors qu’on remembrait dans l’Hexagone), en espérant faire d’une pierre deux coups si les gros planteurs dépossédés d’une partie de leurs terres utilisaient les capitaux ainsi dégagés pour investir dans l’industrie. Mais le résultat fut plutôt la consolidation des monopoles importateurs et le début d’une hypertrophie commerciale.

Le livre de Sylvain Mary contient quelques statistiques qui montrent clairement l’échec de la politique d’assistanat, qui s’est nettement accentuée à la fin des années 1960 : entre 1965 et 1969, le doublement des transferts publics s’est accompagné de la multiplication par 2, 5 des importations, tandis que les exportations stagnaient. Après la période gaullienne, le constat d’échec de la politique de développement n’a pas entraîné de changement radical, en dépit des velléités du président Giscard d’Estaing de désengager la France (« Nous n’avons pas les moyens de bien entretenir nos danseuses »). Le rattrapage du niveau de vie (toujours pas achevé de nos jours) s’est poursuivi cahin-caha sans véritable décollage économique.

L’histoire n’est pas seulement des événements et des chiffres ; il y a derrière des hommes, ce que montre bien Sylvain Mary. Des hommes avec leurs humeurs (de Gaulle s’énervant contre les Békés qui contrecarraient ses plans) et des intérêts qui s’opposent (l’Institut d’émission des départements d’outre-mer tentant d’y empêcher l’adoption du franc français). L’administration a toujours poursuivi des objectifs propres, pas toujours en accord avec le gouvernement. « Oudinot » (siège du ministère de l’Outre-mer) bataille contre le Quai d’Orsay, etc. L’auteur montre en outre comment les positions respectives de la droite et de la gauche aux Antilles à propos de l’assimilation s’inversent en fonction de la situation politique en métropole. La bourgeoisie antillaise est autonomiste quand la France est gouvernée par des forces considérées comme réactionnaires (comme sous de Gaulle), assimilationniste quand le régime apparaît plus démocratique (comme sous la IVe République) et inversement pour le prolétariat.

Quelques photographies bien choisies aident à se remettre dans l’ambiance de l’époque, et l’ouvrage est accompagné d’une liste détaillée des sources d’archives, très utile pour les chercheurs.

Sorbonne Université Presses, 2021
410 p. 28 €

Michel Herland

Michel Herland est professeur honoraire des universités. Il dirige le journal en ligne Mondes francophones. Il est notamment l’auteur des Lettres sur la justice sociale à un ami de l'humanité (Le Manuscrit, 2006) et du roman La Mutine (Andersen, 2018).

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