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Ebrahim Raisi en 2016, photo Hossein Razaqnejad
Ebrahim Raisi en 2016, photo Hossein Razaqnejad
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Un nouveau président conservateur en Iran

L’élection d’Ebrahim Raisi comme nouveau président de l’Iran a été soigneusement conçue et contrôlée par le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et les Gardiens de la révolution iranienne.

Le chef du pouvoir judiciaire, Ebrahim Raisi, a remporté l’élection présidentielle en Iran le samedi 19 juin avec 61, 95 % des voix. La victoire de Raisi n’a étonné personne, notamment parce qu’il était considéré comme le principal choix des partisans de la ligne dure iranienne. Ebrahim Raisi faisait partie des sept candidats (dont cinq conservateurs) autorisés par l’organe de surveillance des élections en Iran à se présenter à l’élection présidentielle du 18 juin. Sans surprise, sur les 529 personnes qui se sont inscrites pour participer à l’élection présidentielle, seuls sept candidats ont été approuvés par le Conseil des gardiens de l’Iran. Parmi ceux qui n’ont pas pu se présenter figurent l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad et l’ancien président du parlement Ali Larijani.

Du point de vue des experts et des observateurs de la politique iranienne, cette élection a été soigneusement conçue et contrôlée par le Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et les Gardiens de la révolution iranienne, qui ont influencé toutes les décisions concernant la politique intérieure et extérieure de l’Iran. L’ayatollah Khamenei étant âgé de 82 ans, circulent déjà des rumeurs selon lesquelles le meilleur candidat pour le remplacer à long terme, en tant que Guide suprême de la révolution iranienne, serait Ebrahim Raisi. Cette décision sera certainement souhaitée et approuvée par les membres de la ligne dure des Gardiens de la révolution et le Bassidj, qui constituent les soutiens les plus puissants pour exporter la révolution islamique à l’étranger et briser toute résistance des groupes sociaux et politiques du pays.

L’élection d’Ebrahim Raisi comme nouveau président de l’Iran intervient à un moment critique pour les réformateurs iraniens. Contrairement aux élections présidentielles précédentes, où les partisans de la ligne dure se sont battus contre les personnalités favorables à la réforme, l’élection du 18 juin a été le dernier clou du cercueil du mouvement réformateur et de l’idée selon laquelle un changement politique progressif est possible dans la République islamique. La victoire d’Ebrahim Raisi est, pour les partisans de la ligne dure iranienne, une opportunité appréciable de reprendre le contrôle des postes les plus importants du gouvernement, après avoir été écartés du pouvoir pendant huit ans. En réaction, les réformistes ont même essayé de faire pression sur Hassan Khomeini, le petit-fils du fondateur de la République islamique, l’ayatollah Ruhollah Khomeini, pour qu’il se présente comme candidat, mais il n’a même pas pu lancer une dynamique, dans une élection entièrement contrôlée par le Guide suprême et son rassemblement. En conséquence, aucun des proches collaborateurs de Hassan Rouhani n’a pu passer l’épreuve du Conseil des gardiens. Quoi qu’il en soit, il a été reproché aux réformistes de ne pas avoir réussi à apporter des changements significatifs, en assouplissant les restrictions politiques et sociales dans le pays et en favorisant la montée en puissance attendue des partisans de la ligne dure. C’est l’une des principales raisons pour lesquelles de nombreux Iraniens ont été de plus en plus désillusionnés par le camp réformiste de l’establishment, qui a été de plus en plus marginalisé. N’oublions pas que le taux de participation à l’élection présidentielle de juin 2021 était de 48, 8 %, soit le taux le plus bas enregistré pour une élection présidentielle depuis l’instauration de la République islamique en 1979.

Bien qu’unies dans leur soutien à Ebrahim Raisi, les factions de la ligne dure iranienne n’ont pas réussi à motiver le public mécontent d’Iran. En fait, l’élection présidentielle n’a suscité qu’un intérêt minime chez de nombreux jeunes Iraniens, qui continuent de lutter quotidiennement pour joindre les deux bouts, dans une économie en constante détérioration, écrasée par les sanctions américaines. Sans surprise, un pourcentage élevé de la population iranienne n’attend pas du nouveau président une meilleure situation économique et de meilleurs liens avec l’Occident. Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle la société civile iranienne ne fait pas confiance au nouveau président. De nombreux Iraniens, même ceux nés après la révolution islamique de 1979, sont tout à fait conscients de la longue carrière d’Ebrahim Raisi dans le système judiciaire iranien et de sa participation à un comité de quatre membres qui a ordonné l’exécution de milliers de prisonniers politiques de gauche et du MKO (Organisation des moudjahidines du peuple d’Iran) en 1988. Ces exécutions n’ont jamais été reconnues par le gouvernement iranien mais, en août 2016, la famille de feu l’ayatollah Ali Montazeri, l’ancien vice-chef suprême, a publié un enregistrement audio dans lequel il critiquait sévèrement les exécutions lors d’une conversation avec le comité dont faisait partie Ebrahim Raisi.

Dans un autre registre, en tant qu’opposant de la normalisation des liens avec l’Occident, Ebrahim Raisi ne plaidera certainement pas pour une ouverture immédiate de l’économie iranienne aux investisseurs étrangers. Il aura donc beaucoup de mal à revitaliser l’économie iranienne, d’autant plus qu’il n’a cessé de minimiser les conséquences des sanctions économiques américaines et de la pandémie de Covid-19 sur la situation sociale et économique de l’Iran. En matière de politique étrangère, le nouveau président iranien maintiendra les bonnes relations avec la Russie et la Chine, tandis qu’il persistera à renforcer les relations stratégiques de l’Iran avec la Syrie et l’Irak. Enfin, et surtout, bien que défiant l’Occident, Ebrahim Raisi ne s’opposera pas ouvertement et clairement à l’accord sur le nucléaire iranien actuellement négocié avec les Américains et les Européens. Après tout, le président iranien est un acteur politique qui n’a que très peu de pouvoir dans le régime islamique, puisque la décision finale sur les questions majeures, comme l’accord nucléaire, revient au Guide suprême de la révolution.

Mais Ebrahim Raisi est bien plus que ce qu’il semble être. En fait, comme tout le monde le sait en Iran, Raisi a l’ambition de remplacer l’ayatollah Khamenei en tant que prochain Guide suprême de la révolution. C’est pourquoi, tout en restant fidèle à Ali Khamenei, il tente également de consolider ses alliances avec différents groupes conservateurs en Iran. Les liens profonds de M. Raisi avec les Gardiens de la révolution peuvent être interprétés comme un soutien à l’hégémonie militaire iranienne dans la région, avec une priorité claire accordée aux intérêts idéologiques du régime islamique sur la sécurité et la stabilité régionales. En tant qu’ultraconservateur, Ebrahim Raisi continuera certainement à collaborer avec les décideurs des Gardiens afin de jouer un rôle important dans l’entreprise hégémonique de l’Iran au Moyen-Orient.

Ramin Jahanbegloo

Directeur du Centre Mahatma Gandhi pour la Paix à l'O.P. Jindal Global University (Inde), il est notamment l’auteur de The Gandhian Moment (Harvard University Press, 2013).