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La radicalisation du parti républicain aux Etats-Unis

Dans cet article de 2010, Alice Béjà montrait que, à l’opposé de la doctrine néoconservatrice dont l’un des piliers est l’idée de la « mission civilisatrice » des États-Unis, le parti républicain se recentrait radicalement sur le pays, rappelant les périodes de repli identitaire et politique enjoignant de mettre « l’Amérique d’abord ».

L’Amérique post-raciale que l’on avait cru voir naître avec l’élection de Barack Obama semble aujourd’hui avoir du plomb dans l’aile. Le président s’est efforcé, depuis le début de son mandat, d’unifier son pays à travers une politique de la main tendue envers les républicains : il les a invités à participer à chaque étape de l’élaboration de la réforme de la santé, félicitant la sénatrice Olympia Snowe quand celle-ci fut la seule républicaine à approuver le plan de la commission des finances du Sénat en octobre 2009, a écouté leurs suggestions concernant l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan. Il est même allé jusqu’à lever le moratoire sur le forage pétrolier en pleine mer quelques jours seulement avant l’accident sur la plate-forme de British Petroleum qui a provoqué une marée noire sans précédent. Cette politique lui a souvent valu de s’aliéner une partie de ses soutiens, démocrates et écologistes. Pourtant, les républicains n’y ont guère répondu, s’opposant presque systématiquement aux réformes proposées. Aujourd’hui, le pays est profondément divisé. Le mouvement des Tea parties, dont on pouvait penser qu’il n’était que le fait d’extrémistes en mal de reconnaissance, voit ses idées reprises par des élus républicains, et l’on voit apparaître une forme d’opposition qui n’est pas simplement politique, mais presque existentielle. Certains Américains ne se reconnaissent pas dans leur président, au sens où son visage, ses origines, son parcours, leur apparaissent comme étrangers, un-American, pour reprendre un adjectif rendu célèbre par le sénateur McCarthy à la fin des années 1940.

En Arizona, la gouverneur républicaine Jan Brewer a fait voter, à la fin du mois d’avril, une loi permettant à la police de demander ses papiers à n’importe quelle personne qui serait susceptible d’être un immigrant clandestin. Cette mesure a été rebaptisée loi « vos papiers » (show me your papers law) par ceux qui la critiquent et qui y voient une manière de mettre en œuvre un profilage racial, qui encouragerait les policiers à cibler les Hispaniques lors des contrôles d’identité. L’initiative a soulevé un tollé de protestations, mais elle a été soutenue par de nombreux cadors du parti républicain, dont John McCain, qui l’a qualifiée de « bon outil » pour réguler les flux migratoires ; McCain avait pourtant jusque-là été dans le camp des modérés, travaillant à plusieurs reprises dans des commissions bipartisanes sur des projets de réforme des lois migratoires.

Impossible synthèse conservatrice

De plus en plus d’Américains reviennent en ce moment, attitude évidemment renforcée par la crise, à la fiction d’une Amérique blanche, et sont tentés de montrer du doigt ceux qui sont soupçonnés de ne pas appartenir à la nation, de les sommer de justifier à chaque instant leur identité. Les birthers mettent ainsi en doute la nationalité américaine de Barack Obama, et demandent que les candidats à l’élection présidentielle soient obligés de fournir un certificat de naissance pour pouvoir se présenter. Le « politiquement correct » est dénoncé comme une nouvelle langue de bois qui aurait permis aux minorités ethniques, dont le pouvoir est incarné par la figure du président, de s’affirmer au détriment des Américains « de souche » qui se trouveraient être à leur tour victimes du racisme ; ces théories sont relayées avec ferveur par Glenn Beck ou Rush Limbaugh, animateurs radio-télé très populaires qui se veulent les chantres de cette hypothétique « américanité » et voient en Barack Obama son antithèse ; après que le président a lourdement critiqué la loi arizonienne, Glenn Beck a commenté ses propos ainsi : « Qu’a-t-il dit d’américain ? »

Si de tels excès sont loin de refléter le sentiment de la majorité des Américains, il est néanmoins inquiétant de voir que certaines de ces idées sont aujourd’hui reprises par des membres du parti républicain. À l’approche des élections de mi-mandat, qui auront lieu en novembre prochain, le Gop semble avoir fait le choix de la radicalisation, celui de Palin plutôt que de McCain. Au-delà des considérations électoralistes qu’un tel choix recouvre, il est significatif dans l’évolution du parti. Les huit ans de présidence de G.W. Bush ont mis à mal la doctrine néoconservatrice, et l’on a bien vu lors des élections de 2008 que les républicains étaient profondément en crise.

L’émergence, à l’été 2009, du mouvement des Tea parties sur la scène nationale a été perçue par certains comme une menace, par d’autres comme une opportunité. La consolidation de ce mouvement, notamment à travers la convention nationale de la Tea party Nation (dont Sarah Palin était l’invitée d’honneur) qui a eu lieu en février dernier, a contribué à l’instittionnaliser, ainsi qu’à briser – en partie – l’image extrémiste dont il pâtissait jusque-là. Karl Rove a lui-même encouragé les Tea partiers à prendre leurs distances vis-à-vis des birthers, truthers et autres groupuscules, préparant ainsi le terrain pour une nouvelle renaissance conservatrice aux États-Unis. Cependant, certains voient d’un mauvais œil cette tentative de récupération par les républicains ; les Tea parties sont en effet un mouvement conservateur mâtiné de libertarianisme, qui reste malgré tout hostile à l’appareil des grands partis. La consolidation du mouvement pourrait néanmoins mener à un rapprochement avec les républicains, qui peuvent lui offrir des relais dans les assemblées, et en retour profiter de la popularité des Tea parties.

Alors que l’on pouvait croire il y a deux ans que le parti républicain allait s’orienter vers une modernisation de sa politique, vers davantage de diversité – notamment raciale et ethnique – dans ses candidats et ses électeurs, il semblerait aujourd’hui qu’il soit au contraire en route vers un recentrage sur sa base, et une radicalisation de ses propositions. À l’opposé de la doctrine néoconservatrice, dont l’un des piliers est l’idée de la « mission civilisatrice » des États-Unis, ce nouveau conservatisme est radicalement recentré sur le pays, et rappelle les nombreuses périodes de repli identitaire et politique au cours desquelles les citoyens sont enjoints de mettre « l’Amérique d’abord » (America First). Mais en tirant le parti vers sa droite, ce mouvement peut aussi inquiéter une partie de l’électorat conservateur modéré et rendre plus difficile la synthèse politique que McCain avait déjà échoué à produire. Les élections de mi-mandat donneront une bonne indication du climat intérieur du pays.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

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