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Esprit
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Fragiles vérités. Introduction

Alors que des enquêtes se poursuivent pour déterminer le rôle joué par la diffusion de fausses nouvelles dans la campagne du référendum sur le Brexit ou l’élection de Donald Trump, l’élection présidentielle au Brésil, qui a porté au pouvoir le candidat ­d’extrême droite Jair Bolsonaro, donne une nouvelle occasion de s’interroger sur l’ampleur et les conséquences de la désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux.

La question est d’emblée complexe, car si certaines manipulations de l’information sont le fait de puissances étrangères cherchant à influencer les résultats d’élections, d’autres s’expliquent plutôt par le modèle économique des grandes plateformes ou leurs méthodes de catégorisation des publics[1]. L’affaire Cambridge Analytica, qui a révélé l’utilisation de données personnelles échangées sur Facebook pour cibler très précisément certains segments de l’électorat américain en 2016, montre d’ailleurs l’imbrication des enjeux commerciaux et politiques. À cette confusion s’ajoute encore la responsabilité des internautes, qui contribuent par leurs pratiques à la diffusion d’informations douteuses et parfois toxiques. Les manipulations de l’information prospèrent donc sur un terreau bien propre à notre époque, où la défiance des élites se combine à la profusion désordonnée d’informations et de connaissances, à de nouvelles affirmations identitaires ou encore à la pénétration des technologies de l’information et de la communication dans quasiment toutes les dimensions de nos vies.

Lorsque les dictionnaires d’Oxford désignaient en 2016 la «  post-vérité  » comme le mot de l’année, ils invitaient ainsi à s’interroger sur les effets profonds d’un nouveau régime de l’information et de la connaissance dans lequel les jugements éclairés et informés par des vérités factuelles semblent perdre leur influence au profit des préjugés, des affects et des croyances. Ce n’est pas que la vérité ait disparu, mais plutôt qu’elle aurait cessé d’être importante ou d’avoir des effets sur le réel. Chacun aurait le droit, finalement, à sa propre vérité. Deux ans plus tard, le phénomène a encore pris de l’ampleur : les fausses nouvelles et la désinformation voisinent avec différentes théories du complot, auxquelles Esprit avait consacré un numéro[2], mais aussi avec le rejet de la science du climat ou celle des vaccins, le fondamentalisme religieux, un regain d’intérêt pour les croyances occultes et les superstitions… C’est peut-être les signes de la fin d’une certaine idéologie du progrès, qui associait la science et la culture à l’émancipation individuelle et collective. À quoi s’ajoute une conscience nouvelle de la façon dont les savoirs sont construits, pluriels et contestés. Dans ce contexte, il est donc temps de s’intéresser, sans pouvoir embrasser toutes les dimensions de cette question, aux conséquences politiques de cette nouvelle articulation entre vérités, croyances et opinions.

Les manipulations
de l’information prospèrent
sur un terreau bien propre
à notre époque, où la défiance
des élites se combine
à la profusion désordonnée d’informations.

Jürgen Habermas a identifié, au fondement de la démocratie moderne, l’espace public comme celui de la délibération ouverte et argumentée, mais aussi la menace des médias de masse qui peuvent transformer cet espace public en vulgaire fabrique de l’opinion[3]. Dans ce contexte, une presse indépendante, libre et pluraliste est un garde-fou indispensable face à la propagande des gouvernements et à la «  communication  » des intérêts privés. C’est dans cet esprit que Reporters sans frontières a souhaité rédiger une «  Déclaration internationale sur l’information et la démocratie  », présentée lors du Forum pour la paix qui se tenait à Paris le 12 novembre 2018[4]. Car, comme l’indique Romain Badouard, la période contemporaine est marquée par des prises de parole publiques de plus en plus brutales, un morcellement de l’opinion en communautés idéologiques fermées, et la manipulation de l’information au profit ­d’intérêts privés, favorisés par l’architecture technique et le modèle économique des grandes plateformes numériques rémunérées au «  clic  ». À une logique de l’autorité, qui faisait des journalistes des gardiens de l’espace public et de la démocratie, a succédé une logique de la notoriété.

Si ce rétrécissement des espaces de délibération s’explique par la position écrasante de certains acteurs du marché de l’information, il s’ajoute également à des logiques parfaitement politiques, alimentées par des régimes autoritaires qui ont fait de la presse leur ennemi numéro un. Les nouvelles guerres de l’information, dont le régime de Vladimir Poutine maîtrise parfaitement les rouages, rappelle Philippe de Lara, ne reposent plus sur l’imposition d’un mensonge englobant et cohérent, comme dans les régimes totalitaires, mais sur la diffusion tous azimuts de messages contradictoires, qui visent à noyer les informations sérieuses dans un flot de fake news. Ainsi, le régime russe a pu faire circuler neuf versions «  alternatives  » de l’accident du MH17 qui s’est produit en 2014 au-dessus du Donbass. Pour saper la confiance du public dans l’autorité des corps intermédiaires qui prenaient traditionnellement en charge la formation de l’opinion, il n’est plus besoin de contrôler la presse et les autres médias ; il suffit de jeter le trouble dans l’esprit du public.

Comment s’expliquer que, même dans des sociétés politiques qui se sont construites sur la défense de la liberté de la presse et l’exercice du jugement critique par les citoyens, comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, ces tentatives de déstabilisation prospèrent ? Aux États-Unis, les militants pro-Trump sont neuf sur dix à déclarer aujourd’hui qu’ils ont davantage confiance en leur président que dans les médias. Faut-il voir là une réaction contre trente ans de consensus libéral, pendant lesquels les élites politiques et médiatiques, aujourd’hui soupçonnées de «  collusion  », ont promu un modèle économique unique soutenu par des experts tenant tous le même discours, à l’image de Margaret Thatcher expliquant « qu’il n’y avait pas d’alternative[5] » ? Pour Raffaele Alberto Ventura, nous nous trouvons surtout dans la situation de Bouvard et Pécuchet : nous ne sommes pas ignorants, mais bêtes, parce que nous ne savons pas maîtriser la profusion d’informations. Les sociétés démo­cratiques doivent pourtant prendre, en connaissance de cause, des décisions politiques importantes, qui ne peuvent être accaparées par l’expertise technique, que ce soit en matière économique, écologique ou sociale.

Alors que faire pour défendre l’usage politique de fragiles vérités ? La délibération conflictuelle est la condition de la paix civile dans un monde où tous n’ont pas les mêmes affects, ni les mêmes croyances, à condition que les limites de la délibération restent sous contrôle démocratique. Il est donc légitime de vouloir protéger, ou reconstruire, l’espace public, y compris par la loi. Pour autant, les projets de règlementation politique des fake news sont à manier avec précaution : ils accordent trop de pouvoir aux « administrateurs de la vérité », comme le soutient Daniel Innerrarity, et menacent le pluralisme propre au débat démocratique. D’un autre côté, le public ne saurait laisser aux grandes plateformes privées de diffusion le soin de s’autoréguler par leurs algorithmes : cela revient à déposséder les citoyens de tout contrôle démocratique sur la liberté d’expression et la censure.

Hannah Arendt soulignait que la capacité de mentir et l’aptitude à agir procèdent de la même faculté, d’imaginer que les choses puissent être autrement. Et comme le suggère Myriam Revault d’Allonnes à sa suite, face au risque que la capacité de juger des citoyens ne se dégrade en relativisme de toutes les opinions, le débat public dans les sociétés démo­cratiques doit compter sur la force des utopies pour « inquiéter le réel » et pour ouvrir des possibles.

À cet égard, l’éducation publique de qualité reste sans doute la meilleure politique. Nicolas Léger témoigne de la situation « en porte-à-faux » dans laquelle se retrouve l’enseignant qui voit son autorité défiée par les élèves selon des modalités nouvelles. Le défi est de taille, et il concerne toutes les positions traditionnellement associées à la médiatisation du savoir – revues comprises : il constitue une invitation à se remettre en cause profondément, pour accompagner notre légitime quête de sens dans un monde qui nous échappe.

 

 

[1] - Voir à ce sujet le rapport conjoint Caps/Irsem, «  Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties  », 4 septembre 2018.

 

[2] - Esprit, n° 419, La Passion du complot, novembre 2015.

 

[3] - Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société [1962], trad. par Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1988.

 

[4] - Voir le site de Reporters sans frontières, www.rsf.org.

 

[5] - Voir à ce propos Jean Claude Monod, «  Vérité de fait et opinion politique  », Esprit, octobre 2017.

 

Anne-Lorraine Bujon

Directrice de la rédaction de la revue Esprit. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée d’anglais, elle a étudié puis enseigné la littérature américaine, avant de se spécialiser dans l’animation du débat d’idées. Également chercheure associée à l’Ifri, elle s’intéresse en particulier aux questions d’histoire politique et culturelle des États-Unis.…

Jonathan Chalier

Rédacteur en chef adjoint de la revue Esprit, chargé de cours de philosophie à l'École polytechnique.

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Fragiles vérités

Fausses nouvelles, désinformation, théories du complot : les vérités sont bien fragiles à l’ère de la post-vérité. Les manipulations de l’information prospèrent dans un contexte de défiance envers les élites, de profusion désordonnée d’informations, d’affirmations identitaires et de puissance des plateformes numériques. Quelles sont les conséquences politiques de ce régime d’indifférence à la vérité ? Constitue-t-il une menace pour la démocratie ? Peut-on y répondre ? A lire aussi dans ce numéro : un dossier autour d’Achille Mbembe explorent la fabrication de « déchets d’hommes » aux frontières de l’Europe, des repères philosophiques pour une société post-carbone, une analyse de ce masque le consentement dans l’affaire Anna Stubblefield et des recensions de l’actualité politique, culturelle et éditoriale.

 

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