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Photos : Virginie Despentes et Michel Houellbecq - Wikimédia commons
Photos : Virginie Despentes et Michel Houellbecq - Wikimédia commons
Dans le même numéro

La littérature des inégalités

La littérature française contemporaine met en lumière l’impossibilité de sortir de la pauvreté. Les tableaux sociologiques pessimistes sont souvent animés par un humour grinçant.

Les inégalités prospèrent et se creusent : le spectacle des misères et des injustices sociales se joue en boucle sur nos écrans ou réseaux sociaux. Il ne va pas sans une indécence certaine, tant il répond à un tempo médiatique et se pare de chiffres, statistiques, courbes et paroles expertes. Présentés tantôt comme une fatalité des marchés, tantôt comme l’occasion de susciter une indignation ou une compassion vite consommées, les discours sur l’accroissement des inégalités ont tôt fait d’occulter les existences, les singularités qui s’y jouent. Face à cet « universel reportage », la littérature garde le privilège de laisser des expériences se dire à voix humaine ou de tisser des réseaux de sens et d’interprétation inédits, hétérogènes ou complémentaires aux autres.

S’il existe une tradition française du récit social dont le naturalisme de Zola ou les fresques hugoliennes ont été des modèles, il semble que les romans contemporains ne visent plus l’avènement de lendemains radieux et justes. Plus désenchantés, certains d’entre eux s’emparent d’un sentiment collectif de perte d’un idéal et tentent d’en sonder la généalogie et les effets. Peut-être parce que, désormais, le simple fait de prendre acte des inégalités comme symptôme de notre malaise contemporain, de se réapproprier le langage contre les effets d’aliénation du monde marchand, relève déjà d’une résistance face à une dégradation de nos sociétés.

Il serait présomptueux de prétendre dessiner un panorama exhaustif de ces récits des inégalités dans notre littérature contemporaine, tant les modalités en sont variées. De même, à l’ère de la mondialisation, s’il y a bien une spécificité française de ces récits au regard des espaces où ils se déploient, de l’effondrement social et des personnages qu’ils donnent à voir, il semble qu’ils reprennent aussi, pour partie, des voies narratives explorées notamment dans le roman américain. Comment une part de la littérature contemporaine française prend-elle à charge pessimisme et désenchantement sans pour autant renoncer à dessiner un horizon ? De quelles mutations du modèle social ces récits prennent-ils acte ? Seule certitude : le temps n’est plus aux utopies collectives.

De nouveaux espaces sociaux

La frilosité apparente des écrivains à s’emparer du thème des inégalités[1] trouve nombre de raisons : distance sociologique, manque de romanesque, choix éditoriaux… Qui plus est, le pari est risqué : il est aisé de se voir taxé de posture misérabiliste ou d’engagement intéressé, sans compter la comparaison inévitable avec les homologues américains[2], héritiers d’une tradition ininterrompue en la matière. Quoi qu’il en soit, il semble que le malaise social ne tolère plus le romanesque et le pathos. Il est malvenu, en France, de prendre les inégalités comme prétexte et non d’en faire pleinement texte. Des discours politiques, marchands ou sensationnalistes en ont déjà trop exploité le filon dans une nation où l’égalitarisme fait partie du patrimoine. L’échec partiel du militantisme social et les conquêtes d’un libéralisme économique agressif ont aussi instillé une défiance à l’égard de l’utopie collective comme envers une approche purement compassionnelle des inégalités. Économiques ou sociales, ces dernières trouvent malgré cela une cartographie et une généalogie dans la littérature française du début de siècle. Désindustrialisation, paupérisation des espaces périphériques, reconfiguration des espaces urbains sont autant de phénomènes explorés par la création littéraire.

Dès les années 1980, l’œuvre de François Bon, auteur du roman Sortie d’usine puis de Daewoo, n’a eu de cesse de porter dans le langage même ces mutations et ruptures : celles du monde industriel ou des banlieues par exemple. L’exigence de cette œuvre riche et protéiforme rend le lecteur attentif à une éthique créatrice de l’auteur qui refuse de se voir assigner le rôle d’écrivain «  sur  » les déshérités, la classe prolétaire ou les exclus. Initiateur d’ateliers d’écriture, de sites internet, il est entré en ­compagnonnage avec ceux que l’on n’entend plus ou que l’on ne veut plus voir. L’hybridité de récits où s’agencent parfois enquêtes, fictions, témoignages permet de se prémunir d’un discours surplombant, ou essentialisant, qui manquerait les traces intimes des inégalités dans différents milieux et paysages français.

Les inégalités sont un poison lent mais létal.

Cette recherche d’une parole probe pour dire l’abandon des périphéries et le désastre humain invisibles au regard médiatique tient également la narration de La Nuit de Walenhammes d’Alexis Jenni. Chronique de l’abandon et du cynisme qui ravagent les régions désindustrialisées, ce roman plonge un journaliste précaire, observateur fragile, dans une ville fictive du nord de la France. Les découvertes, rencontres, l’entre­croisement des discours politiques, slogans, paroles d’habitants, perdants ou gagnants de la mondialisation sont autant de tentatives de tenir dans la densité romanesque un phénomène qui déborde en permanence sa saisie. Piscines qui s’enflamment et meurtres achèvent de donner une dimension carnavalesque et cruelle au chaos et au désespoir promis à ceux que la mondialisation économique prive de dignité. La clôture du roman souligne ironiquement l’indifférence et le fatalisme dans lesquels se poursuit l’effondrement social comme si, en effet, il n’y avait « pas ­d’alternative » – slogan envoûtant qui maintient dans l’indolence et ­l’illusion ses victimes. Les inégalités sont un poison lent mais létal : « Les inégalités sont toxiques, psychiquement, socialement, économiquement. Elles rongent, les rouages se grippent, la société tout entière devient inefficace. Si la richesse reste là où elle est, l’appauvrissement est général; sauf pour celui-là, qui finit par concentrer tout entre ses mains, le gagnant, l’inégalitaire suprême [3]. »

Une modernité en bout de course

L’ordalie n’est jamais loin dans la représentation des inégalités, comme un champ aride qui n’attend qu’une étincelle pour s’embraser : ainsi Gérard Mordillat, dans La Tour abolie, décrit-il dans une fable grinçante l’insurrection nihiliste d’êtres reclus, animalisés, vivant dans les sous-sols d’une tour de la Défense des restes des privilégiés[4]. La fermeture du self des cadres par mesure économique déchaînera les violences dans la tour, métaphore d’une société inégalitaire, hiérarchisée et destinée à s’effondrer par le pourrissement volontairement ignoré de sa base. Le chef-d’œuvre de Tristan Egolf, Le Seigneur des porcheries, a été précurseur de ces récits des violences qui confinent à la farce : contant la vengeance du jeune John Kaltenbrunner, exploité, humilié, qui mène à ­l’insurrection une bourgade du Sud américain en fédérant les miséreux et honnis éboueurs[5]. Revient là encore la figure du «  résidu  », du «  reste  » qui, s’il permet le bon fonctionnement de l’espace social dans sa relégation même, devient un refoulé destructeur. Dans ces récits, le carnavalesque est un retournement où la fédération vengeresse des faibles achève une déliquescence lente, emportant tout sur son passage sans réinstauration d’une communauté apaisée et solidaire.

Deux œuvres particulièrement symptomatiques de la faillite égalitaire et du triomphe de l’individualisme, dans un climat de résignation occidentale, ont rencontré ces dernières années un immense succès auprès du lectorat français comme à l’étranger (signe qu’en temps de mondialisation et de crise, ils trouvent un écho particulièrement signifiant) : Virginie Despentes et Michel Houellebecq, chacun à sa manière singulière, ont non seulement décrit ces mutations sociales et leurs effets, mais se sont aussi attelés à en cerner des horizons, voire des possibles de survie. Poursuivant à leur façon la peinture sociale du roman naturaliste, avec ses teintes sombres, ils y ajoutent les imaginaires et instruments narratifs d’une certaine littérature anglo-saxonne jusqu’alors qualifiée, avec condescendance, de «  populaire  ». Mais ce sont précisément ces influences qui permettent, parce qu’elles sont issues d’une contre-culture née dans le xxe siècle et la mondialisation, de porter les singularités de notre modernité contemporaine : la science-fiction avec Les Particules élémentaires, le récit d’anticipation dystopique dans Soumission de ­Houellebecq ou le polar noir[6] de Vernon Subutex pour Despentes.

Ces choix de romanciers ne doivent rien au hasard : l’un envisage la dégradation lancinante d’une modernité économique et technique en bout de course quand l’autre entend rendre la parole aux perdants et aux humiliés dans une société violente et cruelle. L’apathie du cadre moyen houellebecquien ou les colères et la résignation des marginaux sont des perspectives qui traversent le champ social de notre époque. La peinture en est sombre et pessimiste : domination du marché sur les corps et les intimités, épuisement du désir, concentration des richesses et des privilèges désagrègent solidarités et justice sociale. Si le style presque analytique, froid, blasé de Houellebecq paraît aux antipodes de celui de Despentes, nerveux, nourri d’argot, d’une musicalité rageuse, ils ­s’attellent tous deux à dresser un panorama d’ensemble, une fresque lucide d’un désenchantement perceptible depuis les années 1980. Ces langues portent en elles à la fois le souffle et l’essoufflement d’une génération qui se savait déjà perdue. L’individu est certes devenu roi mais il est le roi nu d’un désert affectif et existentiel : seul et agonisant dans un confort apparent et anesthésiant, quand il n’est pas broyé et exclu. L’individu baigne dans un monde inégalitaire et éprouve son impuissance ou plus encore, son absence de désir de révolution face à un ordre hégémonique et à une violence sociale permanente.

La saga de Vernon Subutex déploie la vision d’une société française déchirée par les haines et les trahisons sociales où la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » est de toutes parts abîmée. Échec du socialisme, tournant libéral, montée du Front national, luttes des classes mais aussi des identités épousent les quant-à-soi de chacun. Ces individualismes trouvent voix dans la polyphonie de ce récit qui prend ses racines dans les années 1980. Le modèle égalitaire français a cédé pour laisser place à une jungle sociale : « Et de la même façon que les gamins de banlieue crament les voitures en bas de chez eux et n’attaquent jamais le xvie, le Français précaire tape sur son voisin de transport en commun. Il reste docile même dans ses agacements: à la télé, la veille, on lui a fait savoir qu’il y avait plus dégradé que lui, plus endetté, plus misérable: le Noir qui pue, le musulman qui tue, le Rom qui vole. Tandis que ce qui constituait la véritable culture de ce peuple français, les acquis sociaux, l’Éducation nationale, les grandes théories politiques, a été démantelé, consciemment – le tour de force de cette dictature du nanti aura été sa manipulation des consciences[7].  »

Préserver ce qui manque

L’Extension du domaine de la lutte de Houellebecq signait déjà la domination du marché sur les âmes, quand Plateforme décrivait un Occident à l’agonie exploitant un Sud pauvre et jeune ou que La Carte et le territoire dépeignait une France désindustrialisée promise à devenir un musée morne à ciel ouvert. Soumission, satire politique, envisage une société française éclatée par les communautarismes, en panne identitaire. Le marché ou la religion y sont dépeints comme des régulateurs sociaux permis par un renoncement au projet collectif et solidaire. Seuls un hédonisme médiocre et un consumérisme infantile surnagent dans ces récits d’une véritable entropie de la communauté humaine. Les parenthèses solidaires, les « possibilités d’une île » – dirait Houellebecq – sont précaires et réduites à des rapports interindividuels promis à l’échec : relations amoureuses laissant entrevoir l’authenticité pour Houellebecq, moments collectifs, sectaires et affinitaires, dans la danse et la musique chez Despentes. Mais ne nous y trompons pas : tout cela finit généralement mal, sous les coups de l’individualisme qui resurgit. L’impossibilité d’établir de vraies relations, entre subjectivités traversées par le paradigme économique et l’éclatement identitaire de luttes de tous contre tous, interdit la résolution des conflits dans un équilibre pacifié.

On ne saurait attendre des récits qu’ils nous renseignent pleinement sur les inégalités ou qu’ils recèlent une dimension prophétique. Dans cet aperçu au sein du paysage littéraire français, les représentations des inégalités et les horizons narrés sont teintés de nihilisme. Pourtant, l’humour n’en est jamais absent, comme une mise à distance nécessaire de la colère. En effet, l’obstination du roman et des écrivains à travailler la langue comme les perspectives narratives pour sortir un temps de l’étouffement du présent prennent acte de pertes déjà consommées et pensent un «  après  ». En prise avec leur époque, certains récits français sont irrigués par un désespoir qui dépasse l’imprécation : la mise en évidence de possibles, l’attention à ce qui se détruit sous nos yeux répondent à un souci de préserver dans les textes ce qui fait défaut. Notre monde n’est pas en crise, il est crise, tout comme la littérature : une précarité solidaire se joue ici, ne serait-ce que dans la création de tableaux sociologiques signifiants.

 

[1] - Voir Éve Charrin, « Chômage fictif », Esprit, novembre 2014, et « Le roman de l’égarement français », Esprit, octobre 2012.

[2] - Dans Pourquoi êtes-vous pauvres ? (Arles, Actes Sud, 2008), William T. Vollmann mène une enquête forte au carrefour du journalisme et de la littérature sur l’écriture des inégalités et sa tradition dans la littérature américaine.

[3] - Alexis Jenni, La Nuit de Walenhammes, Paris, Gallimard, 2015, p. 280.

[4] - Gérard Mordillat, La Tour abolie, Paris, Albin Michel, 2017.

[5] - Tristan Egolf, Le Seigneur des porcheries, trad. par Rémi Lambrechts, Paris, Gallimard, 2000.

[6] - Parmi les maîtres du polar noir français au cœur des drames sociaux, Thierry Jonquet est incontournable. On peut lire, notamment, Ils sont votre épouvante, et vous êtes leur crainte (Paris, Seuil, coll. « Roman noir », 2006).

[7] - Virginie Despentes, Vernon Subutex, t. II, Paris, Le livre de poche, 2016, chapitre 4.

Nicolas Léger

Professeur de lettres et de philosophie au lycée Victor-Hugo de Florence.

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