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Photo : Ales Nesetril via Unsplash
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Quel espace public pour Internet ?

La migration du débat public sur Internet suscite de nombreuses inquiétudes, car elle soumet les idéaux démocratiques à des contraintes nouvelles, qui en redéfinissent la teneur. Les enjeux d’accès à la visibilité, de fragmentation des forums ou de modération indiquent bien qu’un espace public reste à inventer sur Internet.

Célébré hier comme le vecteur d’un renouveau démocratique, Internet est aujourd’hui accusé de livrer l’espace public à la désinformation et à la haine, à la manipulation et à la censure. Les autorités publiques sont sommées d’adopter de nouvelles lois pour lutter contre ces maux et de ne pas abandonner la régulation de la communication numérique aux « géants du Web ». C’est particulièrement le cas en Europe, où les responsables politiques annoncent vouloir tracer une troisième voie, entre le laisser-faire états-unien, dont ont jusqu’ici largement profité les Gafam, et l’autoritarisme chinois, qui a imposé un système de censure et de surveillance des communications en ligne. Les nouveaux cadres juridiques récemment élaborés en Europe (loi allemande NetzDG de 2017, loi française sur les fausses informations de 2018, Digital Services Act et Digital Markets Act proposés par la Commission européenne en 2020) y sont cependant vivement contestés, dénoncés à la fois comme excessifs, car potentiellement menaçants pour la liberté d’expression, et comme insuffisants, car peu susceptibles de contenir les nouveaux périls numériques.

Les diagnostics changeants portés sur les conséquences politiques d’Internet depuis trois décennies et les réactions contraires suscitées par sa réglementation encore balbutiante témoignent d’une incertitude persistante quant à la forme que devrait prendre l’espace public numérique. La démocratie suppose une certaine forme de communication : les informations doivent pouvoir circuler et les opinions se confronter les unes aux autres dans un échange qui soit, autant que possible, égalitaire, public et libre. Mais les implications d’un tel idéal politique n’ont rien d’évident dès lors que le débat passe par les médias numériques. Ceux-ci altèrent en effet la communication en profondeur : ils modifient les voies d’accès à la visibilité, transforment la structure des forums et génèrent de nouvelles formes de contrôle de l’expression. Ils échappent en conséquence aux régulations élaborées au siècle dernier pour encadrer la presse ou les médias audiovisuels. Le sens que peuvent prendre les principes d’égalité, de publicité et de liberté pour la communication en ligne s’en trouve lui-même obscurci. Il importe pourtant de le clarifier si l’on entend évaluer les effets politiques d’Internet et concevoir sa régulation démocratique1.

De l’utopie à la dystopie

L’apparition d’Internet fut saluée dans les années 1990 par des voix enthousiastes, célébrant les perspectives qu’il ouvrait pour la démocratie. L’espoir était à la hauteur de la frustration engendrée depuis longtemps par les médias de masse, accusés d’affaiblir, sinon de corrompre, le débat public. La presse et les médias audiovisuels se prêtent mal, il est vrai, au type de communication supposé constitutif de l’espace public démocratique. La diffusion de masse est asymétrique, car le public ne peut pas répondre aux messages qu’il reçoit, exclusive, puisque seule une petite minorité peut s’exprimer dans les principaux canaux de diffusion, et contrôlée, parce que ceux qui font fonctionner ces canaux choisissent ce qui mérite d’y entrer. Or Internet promettait précisément la fin de l’asymétrie, de l’exclusion et du contrôle. Il devait permettre à chacun non seulement d’entendre, mais de répondre, offrir un espace illimité pour l’expression et contourner la sélection des contenus par les professionnels. Il allait ainsi, selon ses premiers théoriciens, « revitaliser l’espace public2 ».

Trois décennies plus tard, les discours alarmistes dominent. La communication publique n’a pas pris la forme égalitaire, publique et libre que l’on espérait. L’accès à la visibilité en ligne étant très inégalement réparti, le débat paraît soumis à la loi du plus fort, c’est-à-dire celle des acteurs les plus nombreux, les mieux organisés ou les mieux dotés. Les espaces numériques tendant au cloisonnement, la confrontation entre opinions adverses menace de céder le pas à l’entre-soi idéologique. Des acteurs privés contrôlant l’architecture des forums et le paramétrage des algorithmes, les échanges se révèlent soumis à un pouvoir de modération d’autant plus formidable qu’il est peu visible. Les commentateurs dénoncent désormais le « mythe de la démocratie numérique3 », lorsqu’ils n’accusent pas Internet de « tuer la démocratie4 ».

Le basculement de l’utopie vers la dystopie, effectué en l’espace d’une génération, n’est pas entièrement surprenant. Les réactions sociales oscillent entre ces deux pôles à chaque fois qu’une nouvelle technologie vient modifier les modes de communication, laissant un temps espérer que les limitations associées à la technologie précédente seront dépassées5. Le désenchantement s’explique en partie par les complications, peu anticipées, de la révolution numérique6. Elles tiennent tout d’abord à un changement d’échelle : l’accroissement colossal du volume et de la vitesse des flux de communication rend les formes usuelles de régulation largement impuissantes. L’automatisation du contrôle des contenus, substituant au travail herméneutique du juge le calcul des algorithmes, soulève des difficultés redoutables, tant pour la protection de la liberté d’expression que pour la répression des messages condamnables. Ces complications tiennent aussi à l’évolution des comportements. L’immédiateté de l’accès à la parole médiatique, d’une part, et la distance séparant le locuteur des publics qu’il atteint, parfois de manière anonyme, d’autre part, modifient les codes sociaux de l’interaction. Ils peuvent notamment affaiblir le sentiment de responsabilité des internautes, favorisant la banalisation d’attitudes brutales dont l’accumulation produit parfois des effets dramatiques, sans que de nouvelles normes stabilisatrices aient encore pu s’imposer.

Mais ce renversement des discours sur Internet est aussi symptomatique d’un répertoire conceptuel défaillant. Les prophéties enthousiastes et les déplorations catastrophistes ont en effet en commun de s’appuyer bien souvent sur une représentation inadaptée de l’espace public.

L’impossible conversation

L’espace public, comme idéal politique, ne renvoie pas à des forums particuliers, lieux physiques ou virtuels, mais à un certain type de communication, qui rend possible la formation d’opinions réfléchies et expose ainsi le pouvoir politique au jugement et à la contestation de publics autonomes. Cette communication, théorisée notamment par le philosophe Jürgen Habermas, se distingue par trois traits : l’égalité statutaire des participants, la publicité des échanges ouverts à tous et la liberté des discours, qui peuvent porter sur tous les sujets et faire valoir toutes les opinions7. Cette idée a émergé dans l’Europe des Lumières et a influencé l’organisation institutionnelle et juridique des gouvernements représentatifs, fondée notamment sur la liberté d’expression et de la presse. L’espace public est devenu un élément essentiel de l’idéal démocratique contemporain, qui fait de l’ouverture de la délibération publique à tous le fondement dernier de la légitimité politique. Mais la question de savoir quels forums sont susceptibles d’accueillir cette délibération publique, et plus généralement l’ensemble des interactions discursives qui la nourrissent (récits et témoignages, nouvelles et expertises, contestations et revendications) n’a jamais trouvé de réponse aisée.

La conversation entre un petit nombre d’interlocuteurs, réunis au sein d’une même arène, s’est imposée comme modèle de référence. Les cercles restreints où l’espace public aurait, selon le récit habermassien, pris forme à travers des échanges en face-à-face (salons, coffee houses ou Tischgesellschaften) n’ont pourtant jamais pleinement réalisé cet idéal, les hiérarchies sociales y persistant au moins informellement, les classes non possédantes en étant de fait exclues et l’intérêt commun invocable s’y ramenant aux seuls intérêts de la bourgeoisie. L’attrait du modèle de la conversation a néanmoins résisté pour l’essentiel aux critiques de ce récit8. Le face-à-face conversationnel paraît en effet à même de satisfaire les conditions de l’espace public : la symétrie des positions favorise l’égalité des participants, l’unité du forum permet la publicité des échanges et l’absence de modérateur sert la liberté des discours. C’est ainsi par contraste avec la conversation que la diffusion de masse a souvent été dénoncée comme une menace pour l’espace public9. Parce qu’elle exclut la réciprocité, l’unité et la spontanéité, elle ne pourrait accueillir un véritable débat10.

Le modèle de la conversation est pourtant irréaliste, quel que soit le moyen de communication employé, dès lors que la communication s’étend ne serait-ce qu’à quelques dizaines ou centaines d’individus. L’attention des participants ne pouvant être illimitée, les orateurs se retrouvent en effet rapidement en concurrence pour l’attention des auditeurs : même si tous les membres d’un groupe se voient reconnaître un droit égal à la parole, seul un petit nombre peut être entendu par le grand nombre11. Cet encombrement du forum public tient à des limites cognitives et temporelles plutôt que technologiques. Il rend inévitable l’asymétrie entre orateurs et publics, la fragmentation de la communication et la sélection des discours. Le nombre, à lui seul, empêche que la communication publique prenne la forme d’échanges réciproques, unifiés et spontanés. C’est pourquoi les échanges au sein des arènes historiques héroïsées par l’imaginaire démocratique contemporain (des assemblées populaires antiques aux assemblées révolutionnaires modernes) n’ont jamais réellement pris une forme conversationnelle. Ils le peuvent encore moins dans les médias audiovisuels ou sur Internet, lorsqu’ils impliquent des millions, voire des milliards d’individus. Comme le note l’historien Michael Schudson, la conversation n’est pas, et n’a jamais été, « l’âme de la démocratie12 ».

Internet ne crée pas, mais reconfigure les défis inhérents à l’institution de l’espace public.

Internet ne crée pas, mais reconfigure les défis inhérents à l’institution de l’espace public. Liés à l’asymétrie, à la fragmentation et à la modération inévitables de la communication, ces défis appellent des réponses différentes d’un média à l’autre. Quel sens prennent les conditions d’égalité, de publicité et de liberté dans le cas de l’espace public numérique ? Ils invitent à répartir l’accès à la visibilité, à assurer l’ouverture des forums et à contrôler les modérateurs.

L’accès à la visibilité

L’égalité politique des membres d’une société démocratique suppose qu’ils puissent participer à armes égales au débat public. La consécration de la liberté d’expression comme droit fondamental du citoyen reflète notamment ce principe. Mais ses autres implications sont moins claires. Le droit formel à la libre expression ne suffit pas à mettre ceux qui en jouissent sur un pied d’égalité dans la discussion publique. Les inégalités matérielles et symboliques rendent les conditions d’exercice de ce droit elles-mêmes inégales. Son usage s’avère plus ou moins aisé et efficace selon les ressources expressives que l’on peut contrôler et l’autorité sociale dont on peut jouir. Mais l’organisation des forums d’expression peut également, par elle-même, aggraver ces inégalités ou en créer d’autres.

L’asymétrie entre le petit nombre des émetteurs et le grand nombre des récepteurs, propre à la diffusion de masse, institue une inégalité radicale dans l’accès à la parole médiatique, dénoncée avec constance par la critique des médias. Par contraste, Internet, tout en participant par certains de ses usages à la diffusion de masse, a largement démocratisé l’accès à la parole médiatique. Si l’accès aux technologies numériques n’est pas effectivement universel dans les sociétés démocratiques et si leur usage est inégalement maîtrisé, notamment selon le niveau de revenu ou la classe d’âge, les anciennes barrières à l’entrée dans le système médiatique sont pour la plupart tombées.

La révolution numérique n’a pas aboli pour autant le processus de sélection des contenus, car ces transformations technologiques n’ont pas de prise sur les limitations temporelles et cognitives qui font de l’attention un bien rare. La plupart des 1, 7 milliard de sites internet existant aujourd’hui sont voués à ne connaître qu’une fréquentation très limitée, et seule une petite fraction des 500 heures de contenu vidéo postées chaque minute sur YouTube est destinée à être visionnée de nombreuses fois. Avant même que les Gafam n’encouragent la « centralisation » d’Internet, au cours des années 2010, le trafic s’y concentrait déjà sur une toute petite partie de la toile13. La sélection des contenus, loin d’avoir disparu, a évolué. Elle s’est, tout d’abord, déplacée : elle n’opère plus à l’entrée du système médiatique, mais en son sein, départageant les zones de haute et de basse visibilité. Elle produit, ensuite, des degrés très variables d’exposition, créant des zones de « clair-obscur » entre discours public et conversation privée, comme le souligne le sociologue Dominique Cardon14. Elle n’est plus dictée, enfin, par les choix des seuls professionnels, journalistes ou autres gardiens des médias traditionnels. Elle résulte aussi, sur les réseaux sociaux, des choix des internautes, qui approuvent, signalent ou relaient les contenus en ligne, ainsi que du travail des algorithmes qui transforment ces choix agrégés en hiérarchies de visibilité, que ce soit dans les résultats de recherche de Google ou dans les fils d’actualité de Facebook.

Ce sont les chances, non seulement de parler, mais d’être entendu en ligne qui doivent être réparties équitablement pour que la participation se fasse à armes égales. Nul ne peut certes revendiquer un droit à un public attentif. D’une part, chacun doit rester libre de décider quels discours méritent son attention. D’autre part, les acteurs qui s’efforcent de favoriser la circulation d’informations fiables et la rencontre d’opinions contraires doivent pouvoir exercer leur liberté éditoriale. La fin dernière du débat public n’est pas de donner un poids égal à toutes les opinions, mais de donner à chacun les moyens de les départager, autant que possible de manière informée et réfléchie. Mais les biais, souvent inaperçus, qui affectent le traitement des choix individuels par les algorithmes, qu’ils aient des causes idéologiques ou économiques, peuvent créer des inégalités injustifiables. Le principe d’égalité n’exige pas une réciprocité hors d’atteinte, mais il enjoint d’identifier et de contrer les biais arbitraires qui affectent l’accès à la visibilité.

L’ouverture des forums

La publicité des échanges est solidaire de l’égalité des participants : nul ne devrait empêcher de s’adresser au public ou d’entendre ce qui lui est dit. Mais elle est surtout requise pour que les informations puissent être transmises et que les opinions puissent se confronter les unes aux autres. Le principe de publicité trouve une traduction juridique dans le droit à l’information et la liberté de la presse, ainsi que dans les règles visant à assurer le pluralisme, c’est-à-dire la diversité contradictoire des opinions, dans les médias traditionnels (limites à la concentration économique, interdiction de la publicité politique commerciale, temps de parole en période électorale, etc.)15. Ces dispositions légales ne suffisent toutefois pas à assurer la circulation effective des discours au sein de l’espace public, car celle-ci dépend de l’agencement des forums qui les accueillent.

L’âge des grands médias généralistes offrait au plus grand nombre un forum partagé, et donc une expérience commune, quoique limitée à un éventail réduit de points de vue. Les nombreux messages qui ne parvenaient pas à s’y imposer restaient, en revanche, inaccessibles au public. La sélection qu’opéraient ces médias pouvait dès lors être assimilée par leurs critiques à une « formidable censure16 ». À l’inverse, Internet permet à toutes les perspectives sociales d’accéder à l’expression médiatique. Les discours les moins consensuels y sont accessibles pour qui veut se donner la peine de les chercher ; ils peuvent de ce fait espérer gagner en audience. Du point de vue de la publicité, le gain est net : l’absence de sélection à l’entrée favorise la diversité idéologique. Mais la perte est tout aussi claire : la fragmentation du forum public réduit l’expérience commune et crée des enclaves au sein desquelles une homogénéité encore plus forte peut s’installer.

Internet n’a fait pas fait disparaître la tension irréductible entre ces deux dimensions de la publicité : la communication n’est inclusive que si des forums pluriels accueillent les voix les plus diverses, mais elle n’est commune que s’ils forment un espace partagé à travers lequel les discours circulent suffisamment. Or la fragmentation de la communication en ligne menace de renforcer l’entre-soi idéologique. D’un côté, la disposition des internautes à l’homophilie, c’est-à-dire à la fréquentation d’interlocuteurs qui partagent leurs idées, est accentuée par l’architecture de choix proposée par les plateformes, qui encourage chacun à personnaliser l’offre de contenus qu’il reçoit et à entrer en contact avec ses pairs. De l’autre côté, le progrès des techniques de ciblage, alimentées par l’accumulation et la transmission des données personnelles des utilisateurs, permet aux partis politiques, aux annonceurs commerciaux ou aux orchestrateurs de campagne de désinformation de délimiter de plus en plus finement leurs publics et d’adapter leurs contenus aux attentes de ces derniers – le rôle de Cambridge Analytica lors du référendum sur le Brexit et de l’élection de Donald Trump n’en est que l’illustration la mieux connue. Ces tendances favorisent la « polarisation de groupe » : faute d’exposition suffisante à des voix contraires, les opinions convergentes se renforcent en se rencontrant17. L’entre-soi favorise la radicalisation, indépendamment de la nature ou des mérites de la cause partagée18.

L’accessibilité des opinions ne suffit pas : c’est leur visibilité effective pour des publics variés qui importe.

L’accessibilité des opinions et des interventions ne suffit pas : c’est leur visibilité effective pour des publics variés, elle-même déterminée par l’ouverture relative des espaces virtuels les uns par rapport aux autres, qui importe. Il ne saurait certes être question de lutter contre la fragmentation en cherchant à abolir les enclaves virtuelles. Une telle entreprise serait non seulement vouée à l’échec, mais dangereuse pour le pluralisme, car des publics et contre-publics pluriels doivent pouvoir se réunir et se constituer dans des espaces distincts. Mais les architectures virtuelles qui favorisent la fermeture idéologique en prévenant toute confrontation à des points de vue extérieurs peuvent être encadrées, sans que la liberté de choix et d’association des internautes soit pour autant limitée. Internet ne saurait constituer un forum unifié, mais le principe de publicité invite à prévenir l’enfermement dans des enclaves hermétiques les unes aux autres.

Le contrôle des modérateurs

La liberté des discours est, comme l’égalité des participants ou la publicité des échanges, une condition constitutive de l’espace public : tous les sujets devraient pouvoir être abordés, toutes les positions défendues. Les garanties légales de la libre expression, en particulier la protection des discours susceptibles de choquer ou d’offenser19, procèdent de ce principe de liberté. Mais elles ne suffisent pas à assurer la liberté effective de la communication, dès lors que certains acteurs ont le pouvoir rendre des contenus invisibles, ou moins visibles, sans que ce pouvoir ne soit encadré et contrôlé. Ceux qui jouent de fait le rôle de modérateurs des échanges en ligne exercent sur l’expression publique une formidable influence.

La modération a longtemps été le monopole des gardiens (gatekeepers) contrôlant explicitement l’accès aux médias traditionnels. Parce qu’ils étaient aisément identifiables, leur action pouvait être encadrée, en particulier à travers l’organisation des journalistes en une corporation dotée de prérogatives – la liberté éditoriale – mais aussi de responsabilités – en matière d’objectivité ou de pluralisme – fixées par le droit de la presse et la déontologie professionnelle. Avec les réseaux sociaux, le processus de sélection peut sembler s’être dissous dans la multitude des choix individuels qui, pris tous ensemble, décident de la visibilité des contenus. Le pouvoir de modération, ainsi éparpillé, échapperait à toute régulation. Sans être contraints, les choix des internautes sont toutefois orientés par l’architecture des forums virtuels, qui fixe les modalités d’exposition aux contenus et l’éventail des réactions possibles à leur propos. Quant à leur traduction en hiérarchies de visibilité, elle dépend du paramétrage des algorithmes qui en décident.

Loin d’avoir désagrégé le pouvoir de modération, Internet en a surtout changé le lieu. Ce pouvoir s’exerce désormais, pour l’essentiel, au niveau de la conception et du fonctionnement des forums numériques. (En ce sens, le code vaut bien loi20.) Il reste de ce point de vue spectaculairement concentré dans les mains de quelques acteurs privés. Le pouvoir des principaux opérateurs de plateformes est d’autant plus important qu’il s’exerce souvent de façon discrète. L’opacité entourant le paramétrage des algorithmes et la régulation des contenus (pouvant entraîner leur suppression ou leur invisibilisation, comme dans le cas du shadow ban21) par ces acteurs fait qu’il est souvent difficile de savoir dans quelle mesure la hiérarchisation des contenus en ligne résulte des choix des internautes. L’illusion d’un classement spontané, car produit par des instruments neutres, et démocratique, car fondé sur la seule popularité des sites, un temps alimenté par Google avec son algorithme PageRank22, s’est depuis longtemps dissipée. (L’entreprise fait désormais très officiellement appel à des quality raters chargés d’évaluer la qualité des contenus.) Non seulement les instruments de mesure de la popularité peuvent être construits de différentes façons, mais les plateformes ne peuvent par ailleurs éviter de faire intervenir des critères qualitatifs pour évaluer la conformité des contenus aux cadres juridiques en vigueur comme à leurs propres normes. Elles le peuvent d’autant moins que les autorités publiques ont jusqu’ici choisi, en Europe, de leur déléguer de fait l’essentiel du travail de régulation. Mais ce pouvoir de modération, prenant une forme inédite, est difficile à délimiter. L’incertitude entourant le statut juridique des opérateurs de plateformes23, ni seulement transmetteurs ni vraiment éditeurs, en témoigne ; il reste à définir les prérogatives et les responsabilités de ces acteurs privés qui gèrent des forums devenus à plusieurs égards publics.

La liberté de la communication suppose plus que la liberté de choix laissée aux internautes. Elle demande aussi que les acteurs qui orientent ces choix et définissent les conséquences produites par leur accumulation soient contrôlés. L’architecture des forums ne saurait certes être neutre, pas plus que le paramétrage des algorithmes : des décisions sont nécessairement à prendre. Le travail de modération, incontournable, suppose de laisser une certaine marge de manœuvre à ceux qui se trouvent en mesure de les prendre. Mais ces décisions affectent en profondeur la capacité effective de prendre la parole, de même que la répartition de l’accès à la visibilité et le degré d’ouverture des forums. Il importe donc qu’elles soient soumises à un contrôle légal et à la critique sociale, sans quoi les conditions constitutives de l’espace public ne sauraient être préservées sur Internet24.

  • 1. Pour une analyse plus détaillée de cette compréhension de la démocratie et de ses implications pour la régulation des médias, je me permets de renvoyer à Charles Girard, Délibérer entre égaux. Enquête sur l’idéal démocratique, Paris, Vrin, coll. « L’esprit des lois », 2019, en particulier le chap. VIII.
  • 2. Howard Rheingold, The Virtual Community: Homesteading on the Electronic Frontier, New York, Harper Perennial, 1994, introduction. Voir aussi Manuel Castells, The Rise of the Network Society, Oxford, Blackwell, 1996 , et Pierre Lévy, L’Intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace, Paris, La Découverte, 1994.
  • 3. Matthew Hindman, The Myth of Digital Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2009.
  • 4. Jamie Bartlett, The People vs Tech: How the internet is killing democracy (and how we save it), Londres, Ebury Press, 2018.
  • 5. Voir Paul Starr, The Creation of the Media: Political Origins of Modern Communications, New York, Basic Books, 2004.
  • 6. Voir Romain Badouard, Le Désenchantement de l’internet. Désinformation, rumeur et propagande, Limoges, FYP éditions, 2017.
  • 7. Voir Jürgen Habermas, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise [1962], trad. par Marc B. de Launay, Paris, Payot, 1992, chap II.
  • 8. Voir Oskar Negt, L’Espace public oppositionnel, trad. par Alexander Neumann, Paris, Payot, 2007.
  • 9. Voir C. Wright Mills, L’Élite du pouvoir [1956], trad. par André Chassigneux, Paris, François Maspero, 1969, chap. XIII.
  • 10. Voir Jürgen Habermas, « La démocratie a-t-elle encore une dimension épistémique ? Recherche empirique et théorie normative (I) », trad. par Isabelle Aubert et Katia Genel, Participations, n° 4, 2012, p. 209-230.
  • 11. Voir Bertrand de Jouvenel, « Le problème du président de séance » [1961], trad. par Philippe Urfalino, Négociations, n° 4, 2005/2, p. 175-186.
  • 12. Michael Schudson, « La conversation n’est pas l’âme de la démocratie » [1997], trad. par Charles Girard, Participations, n° 3, 2012, p. 219-328.
  • 13. Voir Albert-László Barabási, Linked: The New Science of Networks, Cambridge, Perseus, 2002 ; Yochai Benkler, The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven, Yale University, 2006.
  • 14. Dominique Cardon, La Démocratie internet. Promesses et limites, Paris, Seuil, 2010, chap II.
  • 15. Voir Pierre Auriel et Charles Girard, « Le pluralisme des médias, condition de la liberté d’expression ? » [en ligne], Revue des droits et libertés fondamentaux¸ chron. n° 86, 2020.
  • 16. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, 1996, p. 54.
  • 17. Voir Cass R. Sunstein, #Republic: Divided Democracy in the Age of Social Media, Princeton, Princeton University Press, 2017.
  • 18. Bernard Manin et Azi Lev-On, « Internet : la main invisible de la délibération », Esprit, mai 2006, p. 195-212.
  • 19. C. Girard, « Pourquoi a-t-on le droit d’offenser ? » [en ligne], La Vie des idées, 8 décembre 2020.
  • 20. Voir Lawrence Lessig, Code: And Other Laws of Cyberspace, Version 2.0, New York, Basic Books, 2006.
  • 21. Voir R. Badouard, Les Nouvelles Lois du web. Modération et censure, Paris, Seuil, 2020, chap. II.
  • 22. Voir D. Cardon, « Dans l’esprit du PageRank. Une enquête sur l’algorithme de Google », Réseaux, n° 177, 2013, p. 63-95.
  • 23. Voir Pierre Auriel et Mathilde Unger, « La modération par les plateformes porte-t-elle atteinte à la liberté d’expression ? » [en ligne], Revue des droits et libertés fondamentaux¸ chron. n° 80, 2020.
  • 24. Cet article a été réalisé avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche (Egalibex ANR-18-CE41-0010-01) et du Labex COMOD de l’université de Lyon (ANR-11-LABX-0041), dans le cadre du programme « Investissements d’avenir » (ANR-11-IDEX-0007).

Charles Girard

Maître de conférences en philosophie à l’université Jean-Moulin Lyon 3 et membre de l’Institut de recherches philosophiques de Lyon (IRPhiL, EA 4187), Charles Girard est notamment l’auteur de Délibérer entre égaux (Vrin, 2019).

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L’essor sans précédent d’Internet et des nouvelles technologies de l’information a transformé en profondeur le rapport des citoyens à la participation civique. Si elle a permis des progrès incontestables, cette révolution numérique pose également des défis pour la préservation du débat en démocratie. Le bouleversement introduit par le numérique dans la délibération publique semble en effet remettre en cause les exigences traditionnellement associées au débat démocratique, comme l’égalité d’accès, le contrôle public des instances de modération, la fiabilité de l’information ou le pluralisme des courants d’expression. Quelles stratégies adopter pour faire face aux dérives qui touchent aujourd’hui le débat sur Internet ? Le dossier, coordonné par Romain Badouard et Charles Girard, examine la propagation des fausses nouvelles, la mobilisation de nouveaux publics, les pouvoirs de régulations privés et la déstabilisation des cadres juridiques. À lire aussi dans ce numéro : le naufrage moral de l’Église, qui sont les talibans ?, gouverner la pandémie et une rencontre avec Pierre Bergounioux.