Refaire le peuple, défaire la communauté politique
En faisant de l’affrontement entre une « nouvelle France » et l’ « oligarchie » le ressort de sa stratégie pour les présidentielles, La France insoumise cherche à agréger des luttes émancipatrices autour d’un nouveau clivage politique. Mais en désignant comme illégitimes non seulement les plus riches, mais aussi l’ensemble des forces qui lui sont opposées, elle fragilise la communauté politique.
Dans un environnement politique fragmenté, la stratégie de La France insoumise (LFI) pour la prochaine élection présidentielle vise à instaurer une ligne de clivage scindant la communauté politique en deux groupes antagonistes : d’un côté la « nouvelle France », c’est-à-dire le peuple ; de l’autre l’oligarchie. La campagne puis l’élection doivent écarter les divisions mineures et contraindre les électeurs à choisir entre ces blocs. Si cette stratégie peut avoir une réelle efficacité électorale, elle ne résout pas le problème du gouvernement dans un monde politique fragmenté, voire l’aggrave en affaiblissant l’unité du peuple.
Intégrer les luttes
Après la chute du mur de Berlin, un profond mouvement de redéfinition des luttes menées par la gauche a eu lieu. Pour une partie de ses théoriciens, la lutte contre les inégalités nées du système capitaliste ne pouvait plus avoir pour horizon la classe ouvrière : elle devait inclure l’ensemble des classes populaires qui souffrent des inégalités de répartition des richesses1 mais aussi dépasser une lecture strictement économique des dominations produites par cet « ordre social institutionnalisé2 » qu’est le capitalisme. Le racisme, les violences contre les femmes, l’homophobie ou encore la dévastation écologique sont des aspects de l’exploitation capitaliste, et la gauche doit intégrer l’ensemble des mouvements émancipateurs luttant contre ces dominations.
Seulement, cette « prolifération des luttes3 » risque de réduire la gauche à un agrégat sans unité. Certes, ces mouvements rejettent le même ordre social, mais une telle opposition, si elle peut constituer les ferments d’une révolution, ne suffit pas à former une force apte à prendre le pouvoir dans un cadre démocratique. Pour y parvenir, il est nécessaire d’identifier une « expression symbolique positive4 », un concept qui permet de lier toutes les revendications autour d’un dénominateur créant ainsi une équivalence entre les luttes. C’est l’objet de la « nouvelle France » théorisée par LFI : faire converger les luttes émancipatrices et permettre la création d’une organisation, de mots d’ordre, d’un projet uni par la volonté de faire advenir un nouvel ordre social.
Essentiellement négatif, ce concept renvoie à l’« ensemble de groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique5 ». S’il peut en principe intégrer toute nouvelle mobilisation, en pratique son contenu se précise en fonction des opportunités tactiques et des configurations politiques. Cinq luttes sont ainsi mobilisées par LFI pour décrire la nouvelle France : les luttes féministes, antiracistes, liées aux nouvelles formes d’exploitation économique, ainsi que les revendications de la jeunesse et celles nées du fait urbain.
L’impasse du gouvernement
L’articulation de colères hétéroclites en un creuset commun réinstalle un clivage radical et lisible dans le débat public : êtes-vous du côté des dominants ou des dominés ? Dans une élection présidentielle, cette stratégie peut faire une victoire. Cependant, elle ne peut pas offrir à la gauche une capacité à gouverner dans un monde politique fragmenté, notamment car elle impose une scission de la communauté politique. Dans la perspective insoumise, la nouvelle France n’est pas seulement la convergence d’une avant-garde progressiste : elle est le « peuple incarnant la nation elle-même, au sens du “pays en commun”, contre l’oligarchie incarnant la classe parasitaire illégitime6 ». Les opposants des Insoumis ne sont ainsi pas des adversaires politiquement légitimes.
Pourtant, en cas de victoire insoumise à l’élection présidentielle, ces adversaires ne seraient pas désarmés. D’une part, au regard des résultats récents des élections législatives, il est probable que les Insoumis – comme tous les autres partis – ne disposeront pas d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. La géographie des législatives est un handicap pour un mouvement ancré dans les centres urbains. Des coalitions devront être négociées avec leurs adversaires, du reste de la gauche au bloc central. D’autre part, même majoritaires, ils ne pourraient mettre en œuvre l’intégralité de leur programme. Le Sénat, incarnation des intérêts locaux, notamment ruraux et péri-urbains, ne sera pas renouvelé substantiellement avant 2029. Or, disposant d’un pouvoir de blocage réel, il résistera aux réformes insoumises, notamment constitutionnelles, si LFI ne négocie pas avec lui. De même, les juridictions pourraient, en s’appuyant sur les normes constitutionnelles ou conventionnelles, opposer une forte résistance : les mesures de redistribution des richesses ou de défense de l’environnement devront par exemple s’accommoder des jurisprudences protégeant le droit de propriété ou la liberté d’entreprendre.
Tout gouvernement doit composer avec ces résistances et la nécessité de négocier avec ses adversaires, mais la difficulté est autre pour les partis qui, à l’instar des Insoumis, les placent hors de la contestation politique légitime. Pour éviter le blocage de l’État, un choix devra être effectué. D’abord, ils pourraient renoncer à leur radicalité et négocier avec des acteurs incarnant des forces et des intérêts qu’ils ont pourtant jugés illégitimes. Un procès en trahison surgirait alors immanquablement, comme sous le mandat de François Hollande. Ensuite, ils pourraient utiliser les prérogatives que la Ve République donne à l’exécutif, même sans majorité, pour écarter les contre-pouvoirs, voire lancer une refonte des institutions elles-mêmes pour neutraliser les résistances : c’est l’hypothèse de la Constituante au cœur du programme insoumis. Pour maintenir son unité interne, l’exécutif mènerait alors un combat permanent contre des adversaires jugés illégitimes car opposés à la volonté du peuple. Seulement, une telle pratique ne pourrait se faire qu’au prix d’une remise en cause des institutions et des procédures garantes de l’ordre démocratique. Surtout, ce combat est en grande partie illusoire et repose sur une vision magique des institutions : même une Constituante ne fera pas disparaître les acteurs présents dans l’État et les résistances qu’ils opposent.
Deux peuples antagonistes
Au-delà de la capacité à gouverner, l’antagonisme radical que porte le discours insoumis menace l’unité politique du peuple. Un système démocratique repose in fine sur la faculté de toutes les parties de la communauté politique à se considérer comme appartenant à un même peuple, malgré les fractures qui les séparent. Dans une phase avancée de fragmentation de la communauté politique, le maintien de cette unité constitue une exigence critique de toute stratégie électorale. Or, cette faculté de reconnaissance mutuelle des différentes factions politiques est remise en cause par le clivage que prétend instaurer LFI. Cela est d’autant plus vrai que les adversaires des Insoumis ne se limitent pas à l’oligarchie (les 1 % les plus riches) mais intègrent l’ensemble des forces politiques opposées à LFI : les classes moyennes et supérieures qui ont soutenu le macronisme et qui désormais naviguent entre la social-démocratie et la droite mais aussi les fractions des classes populaires qui votent pour l’extrême droite.
Ce dernier point est critique. Si les Insoumis souhaitent en théorie intégrer toutes les luttes des groupes dominés, en pratique ils privilégient les luttes déjà organisées (féminisme, antiracisme ou encore écologie) et écartent les revendications de groupes moins organisés politiquement, mais pourtant victimes d’injustice sociale. Ainsi, le taux de pauvreté des habitants du monde rural et péri-urbain ou d’une partie des personnes âgées devrait a priori en faire des groupes prioritaires pour la gauche. Ces questions sont pourtant absentes du dispositif insoumis. À l’inverse, l’extrême droite insiste sur la défense des mondes ruraux ou péri-urbains. Les fractions des classes populaires oubliées par le récit de la nouvelle France se retrouvent alors dans celui du Rassemblement national, celui d’une France socialement conservatrice, attachée à la défense d’une unité culturelle, effrayée par les migrations. Conçue contre l’oligarchie, la nouvelle France finit ainsi par tracer une ligne de clivage à l’intérieur même des classes populaires.
En cas de qualification au second tour de ces deux forces, ce mouvement transformerait l’élection présidentielle en un choix entre deux récits antagonistes et symétriques du peuple français. Chacun désigne, au nom d’un peuple sociologiquement fantasmé, la part illégitime de la communauté politique : pour les Insoumis, l’électorat populaire du Rassemblement national s’est rangé du côté de la « classe parasitaire » oligarchique et porte des tendances xénophobes et autoritaires ; pour l’extrême droite, la nouvelle France est un parasite qui affaiblit l’unité culturelle du pays ou abuse de son système social7.
Dans les deux cas, en revendiquant incarner le peuple, ces partis ne parviennent pas ultimement à penser l’unité de la communauté politique autrement qu’en procédant à des exclusions. Dans l’exercice du pouvoir d’État, l’héritage de ces campagnes défairait le peuple qu’elles prétendent incarner.
- 1. Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist Strategy. Towards a Radical Democratic Politics, Londres, Verso, 2e éd., 2001, p. 8.
- 2. Nancy Fraser et Jean-Luc Mélenchon, « Construire un nouveau sujet politique », dans Julien Talpin (sous la dir. de), Nouveau peuple, nouvelle gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2026, p. 18 (citation de Nancy Fraser).
- 3. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist Strategy. op. cit., p. 1.
- 4. E. Laclau, On Populist Reason, Londres, Verso, 2005, p. 82.
- 5. « Qu’est-ce que la nouvelle France ? », melenchon.fr, 30 mars 2026.
- 6. Nancy Fraser et Jean-Luc Mélenchon, « Construire un nouveau sujet politique », dans Julien Talpin (sous la dir. de), Nouveau peuple, nouvelle gauche, op. cit., p. 20 (propos de Jean-Luc Mélenchon).
- 7. Voir Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.