Parias. Hannah Arendt et la « Tribu » en France (1933-1941) de Marina Touilliez
Préface de Martine Leibovici
Juifs, francophiles, intellectuels, ils quittent l’Allemagne nazie et son antisémitisme meurtrier pour Paris, plein d’espérance. La France est touchée de plein fouet par la crise économique et, malgré les qualités, souvent exceptionnelles, de ces exilés, ceux-ci ne trouvent pas de travail. Ils errent de garnis pouilleux en hôtels minables, épuisant leurs maigres ressources pour survivre. Les Juifs français ne sont guère solidaires de ces Juifs venus d’ailleurs. C’est le règne de la débrouille. Heureusement, entre eux, l’entraide fonctionne et ils partagent le peu dont ils disposent. Toutes et tous acceptent des conditions de vie qu’ils n’imaginèrent pas avant de les connaître et qui s’apparentent à un déclassement.
Marina Touilliez rassemble une incroyable documentation (journaux intimes, correspondances, archives administratives, romans, entretiens, mémoires, autobiographies et biographies…) pour reconstituer le Paris de l’époque, le cadre de vie de ces « indésirables » et leur quotidien. Rien ne lui échappe : leurs dépenses et revenus, leurs amitiés et amours, leurs maladies et dépressions, leurs réconforts et soutiens, leurs coups de blues et les rares moments joyeux…
Le tout durant une décennie où s’effondre la République et s’affirme un État collaborationniste chassant les Juifs et tous les « contestataires » ou assimilés. Les réfugiés sont persécutés par la bureaucratie kafkaïenne (combien d’heures perdues à attendre un hypothétique rendez-vous à la préfecture ?) ; pour avoir un emploi, il faut une carte de travail qu’on ne peut obtenir qu’en montrant un contrat de travail signé par le futur employeur – la majorité d’entre eux ne l’auront jamais. Certains travaillent au noir, en étant sous-payés, d’autres survivent en vendant leurs derniers biens ou en quémandant auprès d’autres étrangers plus à l’aise.
Des intellectuels français essaient vainement de faire engager leurs collègues allemands pour quelques heures de cours, sans succès, ou en plaçant leurs articles dans des publications, pour un tarif dérisoire. Ainsi, Raymond Aron, Éric Weil, Alexandre Koyré, par exemple, accueillent Hannah et Günther Stern à leurs séminaires et leur font rencontrer d’autres intellectuels. Les réfugiés se retrouvent dans certains cafés où ils s’échangent les « bonnes adresses » et s’initient à la survie, tout en alimentant la presse allemande parisienne (le Pariser Tagesblatt et Das Neue Tagebuch) et en fréquentant l’Université allemande libre. Plusieurs librairies se spécialisent dans les livres en allemand et publient les premiers ouvrages antinazis ; d’autres, comme celle d’Adrienne Monnier, La Maison des Amis des livres, rue de l’Odéon, se transforment en lieu d’accueil. Walter Benjamin y vient fréquemment, non seulement pour lire, mais aussi pour la chaleur du lieu qui lui réchauffe le cœur.
Pendant ce temps, la presse raciste dénonce les « métèques » et les manifestations xénophobes se multiplient. Ainsi, le 1er février 1935, des étudiants en médecine dénoncent « l’invasion métèque », comme en témoigne une photographie, rendant impossible la pratique médicale à un médecin étranger. Certains le font en bravant tous les dangers, comme Franz Fränkel, brillant médecin berlinois.
Face à des situations difficiles, des couples se font et d’autres se défont : c’est le cas pour Hannah Arendt et Günther Anders qui se séparent, lui partant aux États-Unis, elle restant en France, où elle se lie avec Heinrich Blücher, qu’elle épousera par la suite. La victoire du Front populaire en mai 1936 représente une embellie, sans vraiment résoudre la question des exilés. La guerre d’Espagne éclate en juillet et offre à de nombreux antinazis l’occasion de lutter contre leur ennemi, ils s’engagent dans les Brigades internationales et se rendent en Espagne pour combattre. Ce qui ne change guère leur vie quotidienne, faite de restrictions et de dangers. Plusieurs exilés adhèrent au sionisme et partent en Palestine, ce qui les sauve des futures rafles assurées par la police française.
À Paris, au 10 rue Dombasle, célèbre agronome du xixe siècle (« le meilleur laboureur de France », dit-on), un immeuble moderne va progressivement loger des réfugiés, avec la complicité de la concierge, Geneviève Fontaine, comme la famille Fränkel, Rudolf Neumann et sa femme, Lore et Gisela Heinemann, Arthur Koestler et sa compagne Daphné Hardy, Walter Benjamin… Arthur Koestler est un Hongrois de langue allemande, il a été ouvrier agricole dans une kvutsa en Palestine, s’est rendu à plusieurs reprises en URSS, en tant que communiste, a couvert la guerre d’Espagne comme journaliste : arrêté à Paris, il a été envoyé dans le camp du Vernet. Il raconte ses mésaventures dans La Lie de la terre publié en 1941, récit à lire impérativement, qui montre une autre France. L’immeuble reçoit la visite du couple Stern mais aussi de la famille Cohn-Bendit et de biens d’autres Allemands qui se soutiennent mutuellement.
En 1938, la législation vis-à-vis des étrangers se durcit, puis avec la déclaration de guerre le 3 septembre 1939, les Allemands et les Autrichiens présents sur le sol national, dont Walter Benjamin, Blücher, Cohn-Bendit, Fränkel, etc., sont arrêtés. Les stades sont réquisitionnés pour les « parquer » dans des conditions indignes : ils dorment à même le sol, sont nourris d’un breuvage inqualifiable, utilisent des toilettes vite saturées, etc. Au bout de quelques jours, la police les envoie dans d’autres lieux de détention, en province, comme le camp de Gurs, où ont été « stockés » des réfugiés espagnols. C’est là qu’échoue Hannah, dans une baraque inconfortable prévue pour une trentaine de détenues, alors qu’elles sont le double ! Elle profite du désordre provoqué par l’entrée des troupes nazies pour s’enfuir. Après diverses caches, où elle souffre de la faim et de la peur d’être à nouveau arrêtée, elle réussit à retrouver Blücher et tous deux s’embarquent pour New York. Ce n’est pas le destin de Walter Benjamin qui, après moult péripéties, se donne la mort pour échapper aux nazis.
Ce remarquable ouvrage ne retrace pas seulement le parcours d’exilés allemands, il reconstitue subtilement l’esprit de l’époque, montre les difficultés que tout étranger doit surmonter pour se maintenir en vie. Il constate à quel point la France n’a pas soutenu ces hommes et femmes qui fuyaient l’Allemagne nazie, dont certains se sont engagés dans l’armée française, sans que celle-ci ne leur accorde une quelconque reconnaissance. La plupart d’entre eux étaient francophiles, parlaient admirablement la langue française, admiraient la culture française, leur déception est un puits sans fond. L’empathie pour ces Allemands pourchassés n’a pas été à la hauteur de l’histoire. L’hospitalité ne va de soi.