Mouvement anti-droitier en Chine, 1957, auteur inconnu - Wikimedia
Mouvement anti-droitier en Chine, 1957, auteur inconnu - Wikimedia

Porter la caméra dans la plaie. Wang Bing et le mouvement antidroitier en Chine

Aujourd'hui encore, et contrairement à la Révolution culturelle qui a été officiellement condamnée, le mouvement antidroitier des années 1950 en Chine, qui a entrainé la persécution de plus de 500 000 personnes, est jugé justifié par le régime. Avec courage, Wang Bing revient sur cette période avec deux films parus en 2012, Fengming et le Fossé. Le réalisateur y dévoile notamment l'horreur des camps de rééducation.


Les films de Wang Bing ont beaucoup de succès parmi les cinéphiles. Les neuf heures d’À l’ouest des rails n’ont pas rebuté les critiques, qui ont tous acclamé ce jeune metteur en scène aujourd’hui âgé de quarante-cinq ans. C’est ce qui lui a permis de continuer à faire des films. En effet, ses œuvres ne sont pas distribuées officiellement en Chine, et ce sont des organismes étrangers, souvent français, qui les financent.

Le mouvement antidroitier

Aujourd’hui, il revient avec deux films consacrés à l’une des périodes noires de l’histoire de la République populaire, le mouvement antidroitier qui, en 1957, a frappé plus de 500 000 personnes, dont un grand nombre d’intellectuels. Ceux-ci avaient répondu à l’appel de Mao Zedong, qui avait demandé à la population d’exprimer ses griefs à l’égard du nouveau pouvoir, pour qu’il puisse améliorer son mode de gouvernement. Après un moment d’hésitation, et avec l’encouragement des autorités, les critiques avaient fusé, et nombre de citoyens avaient dénoncé la dictature du Parti dans ce qui fut appelé le « Mouvement des cent fleurs ». Le 8 juin 1957, Mao Zedong affirmait qu’une poignée de « droitiers » avaient profité de cette nouvelle liberté pour attaquer le socialisme. Ils ont alors été envoyés en camp de réforme ou de rééducation par le travail, victimes de toutes sortes de mesures de répression pendant vingt-deux ans. Pourtant, la plupart d’entre eux ne voulaient qu’aider le Parti à s’améliorer.

Contrairement à la Révolution culturelle qui a été officiellement condamnée, le mouvement antidroitier n’a toujours pas été dénoncé : le jugement officiel est qu’il a fait un nombre excessif de victimes, mais qu’il était justifié (il ne reste aujourd’hui que 93 droitiers sur 557 000 personnes étiquetées !). En s’attaquant à cet épisode de l’histoire, Wang Bing montre donc qu’il ne manque pas de courage. Les deux films qui sont sortis en France en mars dernier, Fengming et le Fossé, fournissent deux éclairages sur cette période. Le premier est un documentaire, un long entretien avec une droitière, l’un des personnages du Chant des martyrs1, livre de Yang Xianhui qui, en 2002, a eu un grand succès dans l’intelligentsia chinoise et a fourni la matière du premier film de fiction de Wang Bing, le Fossé, lion d’or à la Mostra de Venise en 2010.

La parole d’un témoin

Dans Fengming, en dehors des premières minutes du film où la caméra suit l’héroïne de sa danwei (l’unité de production où elle travaille) à son domicile, un immeuble de Lanzhou assez décrépit, la caméra reste fixe : pendant trois heures, elle est braquée sur cette femme qui, dans un décor d’une banalité rare, raconte les souffrances qui ont constitué sa vie. On comprend qu’en lisant l’autobiographie de Fengming, publiée en 2006, Wang Bing ait été fasciné par une histoire qui, à bien des égards, est tout à fait représentative de celle de nombreux « droitiers ». On imagine que la rencontre avec cette femme d’une vitalité extraordinaire l’a poussé à porter cette histoire à l’écran, car sa présence captive le spectateur.

Issue d’une bonne famille et promise aux plus hautes destinées, cette diplômée d’anglais interrompt ses études pour se lancer dans l’action révolutionnaire avant la prise de pouvoir par le Parti. Dès la « libération » de sa ville natale de Lanzhou, capitale de la province qui abritera le camp de Jiabiangou, elle entre au Journal du Gansu et rencontre le journaliste Wang Jingchao, qui va devenir son mari. Celui-ci, militant communiste enthousiaste, répondra en 1957 à l’appel de Mao Zedong, et critiquera les défauts du pouvoir du Parti. En juin, lorsque Mao se retourne contre ceux qu’il a appelés à exprimer leurs critiques, Wang est étiqueté « plus grand droitier » du Journal du Gansu. Au lieu de se soumettre au jugement du Parti, il affirme que c’est précisément parce qu’il est un vrai communiste qu’il s’est exprimé. Et He Fengming, loin de suivre le courant qui, à l’époque, veut que l’on « trace une ligne de démarcation » avec les contre-révolutionnaires, défend son mari, au risque de condamner son fils à être un fils de chien (gouzai) auquel toutes les universités seront interdites. Wang est envoyé à Jiabiangou, et He, qui refuse de rompre avec lui, est également étiquetée droitière et mise dans un camp. Assise sur son fauteuil, elle raconte, dans une langue très claire, cette tragédie. Lorsqu’elle apprend que les conditions de Jiabiangou sont atroces, elle quitte son camp de rééducation (grâce à l’aide d’un cadre compatissant) et va voir son mari. En arrivant, elle apprend qu’il est mort huit jours plus tôt.

Plongée dans l’horreur

C’est justement ce camp de Jiabiangou qui fournit le sujet du film de fiction de Wang Bing, le Fossé. Selon Yang Xianhui, entre 1958 et 1960, 2 400 personnes y ont été « rééduquées ». Lorsqu’il a été fermé, il n’en restait plus que 1 100. Wang Bing, après avoir acheté les droits du livre de Yang Xianhui, est allé s’installer dans le Gansu pendant deux ans. Il a reconstitué le camp d’après les descriptions des prisonniers, a fait appel à des acteurs non professionnels, et a tourné clandestinement. Le résultat est un film d’un réalisme impressionnant : l’infirmerie, où se déroule une bonne partie du film, est un véritable souterrain où l’absence de lumière renforce encore l’impression que la mort ne cesse de rôder. Le réalisateur montre les détails les plus horribles de la vie quotidienne dans le camp, et notamment la faim, qui transforme les hommes en bêtes prêtes aux actes les plus horribles, jusqu’au cannibalisme. Il faut rappeler en effet que l’action se déroule pendant la famine du « Grand Bond en avant » qui a coûté la vie à 36 millions de Chinois.

Cette situation dramatique n’empêche pas les cadres de continuer à jouir de privilèges considérables et notamment du droit de vie et de mort sur les détenus. Au début du film, une discussion entre le chef du camp et un autre fonctionnaire montre l’absurdité des directives de Pékin qui exigent que des détenus au bord de la famine défrichent des milliers d’hectares de désert. Ces détenus représentent un microcosme de la société chinoise, puisqu’on trouve des intellectuels, des paysans, et même des cadres.

Wang Bing, on peut le regretter, ne s’attarde pas sur les « crimes » qui ont conduit les internés à Jiabiangou. À part un professeur qui a osé se plaindre (à la demande des autorités) du contrôle du Parti, et un policier chouchouté par le directeur du camp, les détenus n’ont pratiquement pas de personnalité. Dans cet enfer cependant, on voit apparaître des étincelles d’humanité, comme lorsque l’épouse d’un détenu arrive dans le camp avec de nombreuses victuailles et découvre que son mari est mort huit jours avant son arrivée. Son désir obstiné de retrouver son corps se heurte au refus des prisonniers de lui indiquer le lieu de l’ensevelissement, parce qu’il a été en partie dévoré par d’autres détenus.

Le film donne une image de ce camp qui fait froid dans le dos. Alors que le pouvoir actuel cherche à faire oublier l’histoire récente, Wang Bing n’hésite pas à « porter la caméra dans la plaie », pour paraphraser Albert Londres, en s’attaquant à la persécution des droitiers. Cette recherche de la vérité historique, par le documentaire et le film de fiction, est extrêmement courageuse et constitue un élément de la lutte pour la démocratisation de la Chine.

  • 1.

    Yang Xianhui, le Chant des martyrs, Paris, Balland, 2010.